ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉRASTE.
Je l'avois bien prévu, que ce cœur infidèle[545] 365
Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle,
Qui traite mille amants avec mille mépris,
Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris.
Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546]
De sa déloyauté l'infaillible présage; 370
Un inconnu frisson dans mon corps épandu
Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547].
Depuis, cette volage évite ma rencontre,
Ou si malgré ses soins le hasard me la montre,
Si je puis l'aborder, son discours se confond, 375
Son esprit en désordre à peine me répond;
Une réflexion vers le traître qu'elle aime
Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548];
Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis
Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. 380
Lors, par le prompt effet d'un changement étrange,
Son silence rompu se déborde en louange.
Elle remarque en lui tant de perfections,
Que les moins éclairés verroient ses passions[549].
Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, 385
Et tout autre propos lui rend sa rêverie.
Cependant chaque jour au discours attachés[550],
Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés:
Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble;
Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; 390
Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend.
Que cet œil assuré marque un esprit content!
Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551];
Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire;
Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort 395
Lui montrer en raillant combien elle a de tort.
SCÈNE II.
ÉRASTE, MÉLITE.
ÉRASTE.
Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige,
Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige,
Laissant ainsi couler la belle occasion[552]
De vous conter l'excès de son affection. 400
MÉLITE.
Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553].
ÉRASTE.
Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554],
Il en porte dans l'âme un si doux souvenir,
Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir.
MÉLITE.
Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice: 405
L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice;
Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien,
Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.
ÉRASTE.
Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite.
MÉLITE.
Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. 410
ÉRASTE.
En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?
MÉLITE.
Un peu plus que pour vous.
ÉRASTE.
De vrai, j'ai reconnu,
Vous ayant pu servir deux ans, et davantage,
Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.
MÉLITE.
Encor si peu que c'est vous étant refusé, 415
Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.
Vos mépris ne sont pas de grande conséquence,
Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense;
Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté
Que je ne serois plus que fort mal écouté. 420
MÉLITE.
Sans que mes actions de plus près j'examine,
A la meilleure humeur je fais meilleure mine,
Et s'il m'osoit tenir de semblables discours,
Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.
ÉRASTE.
Si chaque objet nouveau de même vous engage, 425
Il changera bientôt d'humeur et de langage[555].
Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu,
Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu?
MÉLITE.
Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie;
Purgez votre cerveau de cette frénésie; 430
Laissez en liberté mes inclinations.
Qui vous a fait censeur de mes affections?
Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]?
ÉRASTE.
Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte
De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557] 435
Que déjà vous souffrez à sa témérité.
MÉLITE.
Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.
ÉRASTE.
Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche
Aux légitimes vœux de tant de gens d'honneur,
Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? 440
MÉLITE.
Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence
Lâcher les traits jaloux de votre médisance.
Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés
L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.
SCÈNE III.
ÉRASTE.
C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]? 445
C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service?
C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé
D'un outrageux mépris se voit récompensé?
Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559];
Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, 450
Et que par la grandeur de mes ressentiments
Je laisse aller au jour celle de mes tourments.
Un aveu si public qu'en feroit ma colère
Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère,
Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560] 455
Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet.
Je saurai me venger, mais avec l'apparence
De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence.
Il fut toujours permis de tirer sa raison
D'une infidélité par une trahison. 460
Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée
Que ton heur surprenant aura peu de durée,
Et que par une adresse égale à tes forfaits
Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.
L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite 465
Donnera prompte issue à ce que je médite.
A servir qui l'achète il est toujours tout prêt,
Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt.
Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance,
Et la pistole en main presser sa diligence. 470
SCÈNE IV.
TIRCIS, CLORIS.
TIRCIS.
Ma sœur, un mot d'avis sur un méchant sonnet
Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.
CLORIS
C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse?
TIRCIS.
En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse.
Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, 475
J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.
SONNET.
Après l'œil de Mélite il n'est rien d'admirable....
CLORIS.
Ah! frère, il n'en faut plus.
TIRCIS
Tu n'es pas supportable
De me rompre sitôt.
CLORIS.
C'étoit sans y penser;
Achève.
TIRCIS.
Tais-toi donc, je vais recommencer. 480
SONNET[561].
Après l'œil de Mélite il n'est rien d'admirable;
Il n'est rien de solide après ma loyauté.
Mon feu, comme son teint, se rend incomparable,
Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté.
Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, 485
Mon cœur à tous ses traits demeure invulnérable,
Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté,
Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.
C'est donc avec raison que mon extrême ardeur
Trouve chez cette belle une extrême froideur, 490
Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;
Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour,
Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite,
Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.
CLORIS.
Tu l'as fait pour Éraste?
TIRCIS.
Oui, j'ai dépeint sa flamme. 495
CLORIS.
Comme tu la ressens peut-être dans ton âme?
TIRCIS.
Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur
N'a de part en mes vers que celle de rimeur.
CLORIS.
Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse;
De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]: 500
Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton cœur
Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur;
Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563],
Et le nom de Mélite a causé ma surprise,
Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir 505
Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir.
TIRCIS.
Tu crois donc que j'en tiens?
CLORIS.
Fort avant.
TIRCIS.
Pour Mélite?
CLORIS.
Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite
Au cœur de cette belle aucun embrasement[564].
TIRCIS.
Qui t'en a tant appris? mon sonnet?
CLORIS.
Justement. 510
TIRCIS.
Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures,
Et par où ta finesse a mal pris ses mesures.
Un visage jamais ne m'auroit arrêté,
S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté.
Ma rime seulement est un portrait fidèle 515
De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle;
Mais quand je l'entretiens de mon affection,
J'en ai toujours assez de satisfaction.
CLORIS.
Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie,
Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. 520
Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter;
Car sitôt que je viens à me représenter
Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite,
Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565],
Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, 525
Et toujours balancé d'un contre-poids égal,
J'ai honte de me voir insensible ou perfide:
Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide.
Entre ces mouvements mon esprit partagé
Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. 530
CLORIS.
Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte,
Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte.
Tu présumes par là me le persuader;
Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566].
A la mode du temps, quand nous servons quelque autre,
C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567].
Chacun en son affaire est son meilleur ami[568],
Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.
TIRCIS.
Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie,
Si rien que ce rival cause ma rêverie! 540
CLORIS.
C'est donc assurément son bien qui t'est suspect:
Son bien te fait rêver, et non pas son respect,
Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse
En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569].
TIRCIS.
Tu devines, ma sœur: cela me fait mourir. 545
CLORIS.
Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570].
Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?
TIRCIS.
Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.
CLORIS.
Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser?
TIRCIS.
Presque à chaque moment.
CLORIS.
Laisse-le donc jaser. 550
Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne;
Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne:
Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection,
Tu ne dois plus douter de son aversion;
Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. 555
On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571],
Et sans rien hasarder à la moindre longueur,
On leur donne la main dès qu'ils offrent le cœur.
TIRCIS.
Sa mère peut agir de puissance absolue.
CLORIS.
Crois que déjà l'affaire en seroit résolue, 560
Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter,
Si sa mère étoit femme à la violenter.
TIRCIS.
Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572];
Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise.
Avec cette lumière et ma dextérité, 565
J'en veux aller savoir toute la vérité.
Adieu.
CLORIS.
Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573]
Le retour desiré du paresseux Philandre.
Un moment de froideur lui fera souvenir[574]
Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. 570
SCÈNE V.
ÉRASTE, CLITON.
ERASTE, lui donnant une lettre[575].
Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576]
A dedans ce billet sa passion décrite;
Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher
Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577].
Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575
Remarque sa couleur, son maintien, sa parole;
Vois si dans la lecture un peu d'émotion
Ne te montrera rien de son intention.
CLITON.
Cela vaut fait, Monsieur.
ÉRASTE.
Mais après ce message[578]
Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580
Que tu viennes à bout de sa fidélité.
CLITON
Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité;
Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége:
Ma tête sur ce point vous servira de plége[579];
Mais aussi vous savez....
ÉRASTE.
Oui, va, sois diligent[580]. 585
Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581];
Et je n'ai que trop vu par mon expérience....
Mais tu reviens bientôt[582]?
CLITON.
Donnez-vous patience,
Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583],
Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590
ÉRASTE.
Comment?
CLITON.
De ce carfour j'ai vu venir Philandre.
Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre
L'occasion commode à seconder mes coups:
Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].
SCÈNE VI.
PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON.
PHILANDRE
(Éraste est caché et les écoute[585].)
Quelle réception me fera ma maîtresse? 595
Le moyen d'excuser une telle paresse?
CLITON.
Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici,
Expressément chargé de vous rendre ceci.
PHILANDRE.
Qu'est-ce?
CLITON.
Vous allez voir, en lisant cette lettre,
Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600
Ouvrez-la seulement.
PHILANDRE.
Va, tu n'es qu'un conteur.
CLITON.
Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.
LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.
Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement.
ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588]
C'est donc la vérité que la belle Mélite
Fait du brave Philandre une louable élite,
Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605
Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu!
Vraiment dans un tel choix mon regret diminue;
Outre qu'une froideur depuis peu survenue,
De tant de vœux perdus ayant su me lasser[589],
N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610
PHILANDRE.
Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?
ÉRASTE.
PHILANDRE
Ce courage à l'amour si rebelle?
ÉRASTE.
Lui-même.
PHILANDRE.
Si ton cœur ne tient plus qu'à demi[590],
Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591];
Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615
Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre.
Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592],
C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593];
Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire,
De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620
ÉRASTE.
Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris?
PHILANDRE.
Un peu plus de respect pour ce que je chéris.
ÉRASTE.
Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable;
Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]?
PHILANDRE.
Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625
Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas.
J'aime l'une; et mon cœur pour toute autre insensible[596]....
ÉRASTE.
Avise toutefois, le prétexte est plausible.
PHILANDRE.
J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux.
ÉRASTE.
On pardonne aisément à qui trouve son mieux. 630
PHILANDRE.
Mais en quoi gît ce mieux?
ÉRASTE.
En esprit, en richesse[597].
PHILANDRE.
O le honteux motif à changer de maîtresse!
ÉRASTE.
En amour.
PHILANDRE.
Cloris m'aime, et si je m'y connoi,
Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi.
ÉRASTE.
Tu te détromperas, si tu veux prendre garde 635
A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde.
L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris:
L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris;
L'une t'aime engagé vers une autre moins belle:
L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle; 640
L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur,
Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur;
L'une....
PHILANDRE.
Adieu: des raisons de si peu d'importance
Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599].
(Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].)
Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. 645
CLITON.
Disposez librement de mon petit pouvoir.
ÉRASTE, seul[601].
Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce;
Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force:
Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur,
Ruinant tout ensemble et le frère et la sœur. 650
SCÈNE VII.
TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE.
TIRCIS
Éraste, arrête un peu.
ÉRASTE.
Que me veux-tu?
TIRCIS.
Te rendre
Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602].
MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste lit le sonnet[603].
Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler?
Ce jaloux à la fin le pourra quereller:
Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent,
Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent.
TIRCIS[604].
J'y donne une raison de ton sort inhumain.
Allons, je le veux voir présenter de ta main
A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605].
ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606].
Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée 660
Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger.
Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.
TIRCIS seul,
La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage!
Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage!
Une mine froncée, un regard de travers, 665
C'est le remercîment que j'aurai de mes vers.
Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse,
Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse,
Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté
L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. 670
Je pense l'entrevoir par cette jalousie:
Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607].
Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608],
Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller?
Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]! 675
Toutefois tout va bien, la voilà descendue.
Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610];
Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi.
SCÈNE VIII[611].
TIRCIS, MÉLITE.
MÉLITE.
Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie?
TIRCIS
Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]: 680
A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots,
Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos,
S'est échappé de moi.
MÉLITE.
Sans doute il m'aura vue,
Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613].
TIRCIS.
Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? 685
MÉLITE.
Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé?
TIRCIS.
J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe,
Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.
MÉLITE.
Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit.
Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; 690
Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche.
Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche!
Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.
TIRCIS.
Et de tous mes soucis c'est là le plus léger.
Toute une légion de rivaux de sa sorte 695
Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte,
Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.
MÉLITE.
Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.
TIRCIS.
Et vous?
MÉLITE.
Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615],
Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. 700
TIRCIS.
Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir,
Il faudroit que nos cœurs n'eussent plus qu'un desir,
Et quitter ces discours de volontés sujettes[616],
Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes.
Vous-même consultez un moment vos appas[617], 705
Songez à leurs effets, et ne présumez pas
Avoir sur tous les cœurs un pouvoir si suprême[618],
Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même.
Un si digne sujet ne reçoit point de loi,
De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. 710
MÉLITE.
Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse,
Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.
Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant
Je voudrois tout remettre à son commandement[619];
Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715
Sans te rien témoigner que par obéissance,
Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités
Dispensent mon devoir de ces formalités[620].
TIRCIS.
Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!
MÉLITE.
C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne;
Mais par là tu peux voir que mon affection
Prend confiance entière en ta discrétion.
TIRCIS.
Vous la verrez toujours, dans un respect sincère,
Attacher mon bonheur à celui de vous plaire,
N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit;
Et si vous en voulez un serment par écrit,
Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme
Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.
MÉLITE.
Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui
Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730
Je le prends toutefois comme un précieux gage
Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.
Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux.
TIRCIS[622].
O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?