ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué[959].

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325
Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960],
Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,
Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]!
Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante?
Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330
Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963]
A partager si mal entre eux votre pouvoir.
Lui rendre contre moi l'impossible possible[964]
Pour rompre le succès d'un dessein infaillible,
C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335
Pour conserver son sang au péril de mes jours.
Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;
A peine en m'y jetant moi-même je l'évite;
Loin de laisser la vie, il a su l'arracher;
Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340
Toute votre faveur, à son aide occupée,
Trouve à le mieux armer en rompant son épée,
Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard,
L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard.
O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345
Ainsi donc un rival pris à mon avantage
Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer!
Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967],
Lui donne sur mes gens une prompte victoire,
Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350
Retournons animés d'un courage plus fort,
Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.
Sortez de vos cachots, infernales Furies;
Apportez à m'aider toutes vos barbaries;
Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355
Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein.
J'avois de point en point l'entreprise tramée,
Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée;
Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain
N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360
En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle;
En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]:
La terre vous refuse un passage à sortir.
Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir;
N'attends pas que Mercure avec son caducée 365
M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970];
N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité,
Ajoute l'infamie à tant de lâcheté;
Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice
Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370
Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.
Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit:
La terre n'entend point la douleur qui me presse;
Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse.
Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375
Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.
Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même;
Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972].
Passe pour villageois dans un lieu si fatal;
Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380
Fais que d'un même habit la trompeuse apparence,
Qui le mit en péril, te mette en assurance.
Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973]
Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher.
Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385
Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice;
Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974],
Que ma fureur jalouse avoit armée en vain,
Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,
N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390
(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)
Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,
N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976].
Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte,
Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,
Tant que....


SCÈNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, Archers[977].

LYSARQUE.

Mon grand ami!

PYMANTE.

Monsieur?

LYSARQUE.

Viens çà, dis-nous,
N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite?

PYMANTE.

Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

LYSARQUE.

Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400
Réponds précisément.

PYMANTE.

Pour aujourd'hui, je pense[979]....
Toutefois, si la chose étoit de conséquence,
Dans le prochain village on sauroit aisément....

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

PYMANTE, seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405
Que tant de questions m'avoient presque ravie.
Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,
Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981];
Bien que leur conducteur donne assez à connoître
Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410
J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux
D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982].
Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983]
Promettoit un orage et se tourne en bonace,
Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415
Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler!
Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée,
J'ai leur crédulité sous ces habits trompée!
De sorte qu'à présent deux corps désanimés
Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420
Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,
Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître,
Et le faire l'auteur de cette lâcheté,
Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté!
Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425
Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque;
Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi
Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985],
Où je verrai tantôt avec effronterie
Clitandre convaincu de ma supercherie. 430


SCÈNE III.

LYSARQUE, Archers[986].

LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].

Cela ne suffit pas; il faut chercher encor,
Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.
Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie
Des soupçons que j'avois touchant cette partie,
Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435

PREMIER ARCHER[988].

Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus
Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

LYSARQUE.

Et qu'en présumes-tu?

PREMIER ARCHER.

Que malgré leur surprise,
Leur nombre avantageux et leur déguisement,
Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440

LYSARQUE.

Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures;
Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989],
Et présume plutôt que son bras valeureux
Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

Mais où seroit son corps?

LYSARQUE.

Au creux de quelque roche, 445
Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,
N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,
De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].

SECOND ARCHER, lui présentant les deux
pièces rompues de l'épée de Rosidor[991].

Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

LYSARQUE.

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450
Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort
D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.

Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route
Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].

LYSARQUE.

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455
Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.
(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)


SCÈNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, Page[994].

FLORIDAN, parlant à son page[995].

Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse;
Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place,
A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés,
Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460
Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,
Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées;
Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement,
Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

Achève maintenant l'histoire commencée 465
De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,
Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur;
J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste
Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470
C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi
Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi,
Cependant qu'un rival, ses plus chères délices,
Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475
Ton courage demeure insensible aux mépris;
Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme
Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs
Étouffent en naissant la révolte des cœurs; 480
Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose,
Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,
Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997],
Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485
Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine;
Mais son commandement dans peu, si tu le veux,
Te met, à ma prière, au comble de tes vœux.
Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490
Dont un autre a charmé les inclinations,
J'ai toujours du respect pour ses perfections[998],
Et je serois marri qu'aucune violence....

FLORIDAN.

L'amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495
Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999];
Je ne la veux gagner qu'à force de services.

FLORIDAN.

Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?

CLITANDRE.

Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré
N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500
A la longue ennuyés, la moindre négligence
Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence;
Un temps bien pris alors me donne en un moment
Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.
Mon prince, trouvez bon[1000]....

FLORIDAN.

N'en dis pas davantage;
Cettui-ci qui me vient faire quelque message
Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.


SCÈNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001];
C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne,
Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510

FLORIDAN.

Qui?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le Roi[1002]?

CLÉON.

De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].

FLORIDAN.

Je n'en sais que penser; et la cause incertaine
De ce commandement tient mon esprit en peine.
Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515
Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

CLITANDRE.

C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,
Dont l'exécution à moi seul est remise;
Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer,
C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520

FLORIDAN.

J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005]
Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne,
Et si tu veux m'ôter de cette anxiété,
Que j'en sache au plus tôt toute la vérité.
Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525
N'attend que ma présence à relancer la bête.


SCÈNE VI.

DORISE, achevant de vêtir
l'habit de Géronte, qu'elle avoit trouvé dans le bois[1007].

Achève, malheureuse, achève de vêtir
Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.
Si de tes trahisons la jalouse impuissance
Sut donner un faux crime à la même innocence, 530
Recherche maintenant, par un plus juste effet,
Une fausse innocence à cacher ton forfait.
Quelle honte importune au visage te monte
Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte?
Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement, 535
En le désavouant, l'oblige pleinement[1008].
Après avoir perdu sa douceur naturelle,
Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle;
Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau,
Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 540
Si tu veux empêcher ta perte inévitable,
Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.
Par une fausseté tu tombes en danger,
Par une fausseté sache t'en dégager.
Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? 545
Honteux déguisement, où me vas-tu conduire?
Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur,
Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]:
L'image de Caliste à ma fureur soustraite
Y brave fièrement ma timide retraite. 550
Encor si son trépas secondant mon desir
Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir!
Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010],
Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime;
Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 555
J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit;
Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie
Sert à croître sa gloire avec mon infamie.
N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011]
Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 560
Sa valeur, inutile en sa main désarmée,
Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée.
Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer;
N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer.
Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 565
Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.
Ces contraires succès, demeurant sans effet,
Font naître mon malheur de mon heur imparfait.
Toutefois l'orgueilleux pour qui mon cœur soupire
De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]: 570
Il m'en est redevable, et peut-être à son tour
Cette obligation produira quelque amour.
Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale!
S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale.
N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; 575
L'offense vint de toi, le secours du hasard.
Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse,
Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse;
Ce péril mutuel qui conserve leurs jours
D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 580
Heureux couple d'amants que le destin assemble,
Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble!


SCÈNE VII.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013].

O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort.
Malheureux compagnon de mon funeste sort....

DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en l'embrassant il la poignarde.

Ton œil t'abuse. Hélas! misérable, regarde 585
Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

PYMANTE.

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,
Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent,
Où m'alloit engager mon erreur indiscrète?
Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 590
Un berger d'ici près a quitté ses brebis
Pour s'en aller au camp presque en pareils habits;
Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade,
Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade.
Ne craignez point au reste un pauvre villageois 595
Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015].
D'un ordre assez précis l'heure presque expirée
Me défend des discours de plus longue durée.
A mon empressement pardonnez cet adieu;
Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu. 600

DORISE.

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible
A la compassion peut se rendre accessible,
Un jeune gentilhomme implore ton secours:
Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016];
Durant ce peu de temps, accorde une retraite 605
Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète:
D'un ennemi puissant la haine me poursuit,
Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit....

PYMANTE.

L'affaire qui me presse est assez importante
Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente; 610
Mais si vous me donniez le loisir d'un moment,
Je vous assurerois d'être ici promptement;
Et j'estime qu'alors il me seroit facile
Contre cet ennemi de vous faire un asile.

DORISE.

Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 615
M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal,
Et que l'emportement de son humeur altière....

PYMANTE.

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

DORISE.

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....

PYMANTE.

J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas, 620
Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre:
Avisez au parti que vous avez à prendre.

DORISE.

Va donc, je t'attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d'ormeaux
Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.


SCÈNE VIII.

PYMANTE.

Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017], 625
Je puis seul aviser à ce que je dois faire.
Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué,
Et sait assurément que nous l'avons manqué:
N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre,
Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 630
Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.
Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir,
Par quelque grand effet de vengeance divine,
En ce foible témoin l'auteur de ma ruine:
Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 635
N'éclaircira que trop mon forfait à la cour.
Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018],
Et je puis éviter ma perte par la sienne!
Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès
Me garde mon épée au fond de ces forêts: 640
C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire;
C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire.
Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019]
Violente mon cœur à des traits d'amitié;
En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 645
D'un secret mouvement que je ne puis comprendre:
Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,
Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien;
Et l'air de son visage a quelque mignardise
Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 650
Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé,
Si c'étoit elle-même en habit déguisé!
J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020]
Abandonne le soin du reste de ma vie.
Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 655
A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021].
Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,
Je porte du respect à ce qui lui ressemble.
Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds!
Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 660
Étouffe ce témoin pour assurer ta tête:
S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête,
Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port,
Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022].
Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023] 665
Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine:
Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt;
Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

FIN DU SECOND ACTE.