ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
CÉLIDAN, CLARICE.
CÉLIDAN.
N'espérez pas, Madame, avec cet artifice
Apprendre du forfait l'auteur ni le complice:
Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis
De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548].
L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575
A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme;
Et l'autre l'assista par importunité:
C'est ce que vous saurez de leur témérité.
CLARICE.
Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente
De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580
Et me résolvant même à perdre à l'avenir
De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550],
J'estime que la perte en sera plus aisée,
Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée.
C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585
Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551].
Philiste autant que moi vous en est redevable;
S'il a su mon malheur, il est inconsolable;
Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui
Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590
Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552];
Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre;
Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir
Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553].
La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595
CÉLIDAN.
C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message;
Mon secours, sans cela, comme de nul effet,
Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait.
CLARICE.
Après avoir rompu les fers d'une captive,
C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600
Et l'obligation que j'en vais vous avoir
Met la revanche hors de mon peu de pouvoir.
Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554],
Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate.
CÉLIDAN.
En quoi que mon service oblige votre amour, 1605
Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555].
SCÈNE II.
CÉLIDAN.
Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice,
Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice,
Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur,
Qu'il querelle Philiste, et néglige sa sœur, 1610
Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse,
Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse:
Son artifice m'aide, et succède si bien,
Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien.
Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615
Et que Philiste après une faveur si grande
N'ose me refuser celle dont ses transports
Et ses faux mouvements font rompre les accords.
Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise;
Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620
Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi:
Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi.
Mais pour voir ces effets allons trouver le frère:
Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556],
Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625
SCÈNE III.
ALCIDON, CÉLIDAN.
CÉLIDAN.
Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien;
Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.
ALCIDON.
En quel point as-tu mis l'état de ma fortune?
CÉLIDAN.
Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas
Avec plus de succès supposer un trépas; 1630
Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.
ALCIDON.
Et l'auteur de ce coup?
CÉLIDAN.
Celui qui l'a ravie,
Un amant inconnu dont je lui fais parler.
ALCIDON.
Elle a donc bien jeté des injures en l'air?
CÉLIDAN.
Cela s'en va sans dire.
ALCIDON.
Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635
CÉLIDAN.
Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise.
ALCIDON.
Je n'en veux point qui porte une si dure loi.
CÉLIDAN.
Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558].
ALCIDON.
Elle parle de moi!
CÉLIDAN.
«J'ai perdu ce que j'aime,
Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même,> 1640
Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!»
ALCIDON.
Tout de bon?
CÉLIDAN.
Son esprit en paroît adouci.
ALCIDON.
Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560].
Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire.
CÉLIDAN.
Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645
ALCIDON.
J'accepte le parti par curiosité:
Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.
CÉLIDAN.
Tu verras à quel point elle met ton mérite.
ALCIDON.
Si l'occasion s'offre, on peut la disposer,
Mais comme sans dessein....
CÉLIDAN.
J'entends, à t'épouser. 1650
ALCIDON.
Nous pourrons feindre alors que par ma diligence
Le concierge, rendu de mon intelligence,
Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562];
Que déjà quelque argent m'en a fait la raison;
Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655
Les pistoles dans peu feront sa délivrance,
Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs.
CÉLIDAN.
Que cette invention t'assure de plaisirs!
Une subtilité si dextrement tissue
Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660
ALCIDON.
Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir.
CÉLIDAN.
Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir;
N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563].
ALCIDON, seul.
O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile!
Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665
Je trompe tout le monde avec sa bonne foi;
Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine,
C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine:
Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu
Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670
Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564]
Laisse en perplexité ma chère confidente;
Avant que de partir, il faudra sur le tard
De nos heureux succès lui faire quelque part[1565].
SCÈNE IV.
CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS.
CHRYSANTE.
Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675
Je trouve en ton malheur quelque peu de justice:
Le ciel venge ta sœur; ton fol emportement[1566]
A rompu sa fortune, et chassé son amant,
Et tu vois aussitôt la tienne renversée,
Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680
Cependant Alcidon, que tu crois rappeler,
Toujours de plus en plus s'obstine à quereller.
PHILISTE.
Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre
De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre.
D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685
Éteint toute autre ardeur que celle de punir.
Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice;
Mais du reste accusez votre seule avarice.
Madame, nous perdons par votre aveuglement
Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690
DORIS.
Otez ce nom d'amant: le fard de son langage
Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage;
Et nous étions tous deux semblables en ce point,
Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.
PHILISTE.
Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695
Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée?
DORIS.
Il le falloit souffrir, ou vous désobliger.
PHILISTE.
Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569].
CHRYSANTE.
Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence,
Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700
SCÈNE V.
PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
PHILISTE, à Célidan[1570].
Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité?
Persiste-t-il encor dans sa brutalité?
CÉLIDAN.
Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles;
J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles:
Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705
PHILISTE.
Ami, que me dis-tu?
CÉLIDAN.
Ce que je viens de voir.
PHILISTE.
Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore?
Dis-moi le lieu.
CÉLIDAN.
Le lieu ne se dit pas encore.
Celui qui te la rend te veut faire une loi....
PHILISTE.
Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710
Mon possible est à lui.
CÉLIDAN.
Donc, sous cette promesse,
Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse:
Ambassadeur exprès....
SCÈNE VI.
CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
CHRYSANTE.
Son feu précipité
Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]:
Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715
Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte.
CÉLIDAN.
C'est comme doit agir un véritable amour:
Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour;
Et nous voyons assez par cette expérience
Que le sien est égal à son impatience. 1720
Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants,
Et que tout se dispose à vos contentements,
Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame,
Offrir à tant d'appas un cœur qui n'est que flamme[1572],
Un cœur sur qui ses yeux de tout temps absolus 1725
Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus?
J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle
Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle,
Et qu'en ce cavalier son desir arrêté
Prendroit tous autres vœux pour importunité. 1730
Cette seule raison m'obligeant à me taire,
Je trahissois mon feu de peur de lui déplaire;
Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu[1573]
Me fait voir clairement combien j'étois déçu,
Je ne condamne plus mon amour au silence, 1735
Et viens faire éclater toute sa violence[1574].
Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus,
Rendent à sa beauté des vœux qui lui sont dus;
Et du moins par pitié d'un si cruel martyre
Permettez quelque espoir à ce cœur qui soupire. 1740
CHRYSANTE.
Votre amour pour Doris est un si grand bonheur
Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur;
Mais vous voyez le point où me réduit Philiste,
Et comme son caprice à mes souhaits résiste[1575].
Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups 1745
Pour un fourbe insolent qui se moque de nous.
Honteuse qu'il me force à manquer de promesse,
Je n'ose vous donner une réponse expresse,
Tant je crains de sa part un désordre nouveau.
CÉLIDAN.
Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau: 1750
Sous ce détour discret un refus se colore.
CHRYSANTE.
Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore:
Aussi dans le refus j'aurois peu de raison:
Je connois votre bien, je sais votre maison.
Votre père jadis (hélas! que cette histoire 1755
Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!),
Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi:
J'étois son cher objet; et maintenant je voi
Que comme par un droit successif de famille
L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille.
S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs
De ses cruels parents divisèrent nos cœurs:
On l'éloigna de moi par ce maudit usage[1576]
Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage;
Et son père jamais ne souffrit son retour 1765
Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour.
En vain à cet hymen j'opposai ma constance;
La volonté des miens vainquit ma résistance.
Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits[1577]
De ses perfections les plus aimables traits. 1770
Afin de vous ôter désormais toute crainte
Que dessous mes discours se cache aucune feinte,
Allons trouver Philiste, et vous verrez alors
Comme en votre faveur je ferai mes efforts.
CÉLIDAN.
Si de ce cher objet j'avois même assurance[1578], 1775
Rien ne pourroit jamais troubler mon espérance.
DORIS.
CÉLIDAN.
Employer contre vous un absolu pouvoir!
Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle.
CHRYSANTE.
Je connois bien ma fille, et je vous réponds d'elle. 1780
Dépêchons seulement d'aller vers ces amants.
CÉLIDAN.
Allons: mon heur dépend de vos commandements.
SCÈNE VII.
PHILISTE, CLARICE.
PHILISTE.
Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie,
Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie;
Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785
Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer.
Mon âme en est ensemble et ravie et confuse:
D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse,
Et votre liberté me reproche aujourd'hui
Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790
Elle me comble d'aise et m'accable de honte:
Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte;
Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi.
CLARICE.
Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi?
Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795
Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage?
Ton amour et tes soins trompés par mon malheur,
Ma prison inconnue a bravé ta valeur.
Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre,
Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800
Et que d'un tel orage en bonace réduit
Célidan a la peine, et Philiste le fruit?
PHILISTE.
Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige
C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige:
Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805
Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580].
La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,
Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage:
Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581]
Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810
Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.
CLARICE.
Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique:
Penses-tu que je veuille un amant si jaloux?
PHILISTE.
Je tâche d'imiter ce que je vois en vous:
Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815
Fait de vos actions sa règle souveraine.
CLARICE.
Je ne puis endurer ces propos outrageux:
Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]?
PHILISTE.
Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite
J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820
CLARICE.
Ne me reproche point l'excès de mon amour.
PHILISTE.
Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour:
Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable?
CLARICE.
Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825
D'accuser mes défauts pour excuser les tiens;
Par cette liberté tu me fais bien paroître
Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître,
Puisque laissant les vœux et les submissions,
Tu me dis seulement mes imperfections. 1830
Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance,
Et prendre avant le temps un peu trop de licence.
Nous avions notre hymen à demain arrêté;
Mais pour te bien punir de cette liberté,
De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835
PHILISTE.
Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève,
Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585]
Le même Célidan se rencontre toujours?
CLARICE.
Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine.
Vois ta mère et ta sœur que vers nous il amène. 1840
Sa réponse rendra nos débats terminés.
PHILISTE.
Ah! mère, sœur, ami, que vous m'importunez!
SCÈNE VIII.
CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE.
CHRYSANTE, à Clarice.
Je viens après mon fils vous rendre une assurance
De la part que je prends en votre délivrance;
Et mon cœur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845
Que mes humbles devoirs osent se différer.
CLARICE, à Chrysante.
N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie
Est de vous obéir le reste de sa vie,
Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous.
Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850
C'est à moi désormais, entrant dans sa famille,
A vous rendre un devoir de servante et de fille;
Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587]
Ne vous empêche point d'excuser mes défauts,
Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855
CHRYSANTE, à Clarice.
Dans ce bien excessif qui passe mon attente,
Je soupçonne mes sens d'une infidélité,
Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588].
Surprise que je suis d'une telle merveille,
Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860
Mon âme en est ravie, et ces ravissements
M'ôtent la liberté de tous remercîments.
DORIS, à Clarice.
Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590]
A vous offrir, Madame, un fidèle service.
CLARICE, à Doris.
Et moi, sans compliment qui vous farde mon cœur, 1865
Je vous offre et demande une amitié de sœur.
PHILISTE, à Célidan.
Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable,
Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable,
Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis,
Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870
Cesse de me tenir dedans l'incertitude:
Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude;
Donne-moi le moyen, après un tel bienfait,
De réduire pour toi ma parole en effet.
CÉLIDAN, à Philiste.
S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875
Doivent leur bonne issue à mon peu de service,
Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos vœux,
J'ose t'en demander un pareil à mes feux.
J'ose te demander, sous l'aveu de Madame,
Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880
Cette sœur que j'adore, et qui pour faire un choix
Attend de ton vouloir les favorables lois.
PHILISTE, à Célidan.
Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse.
Sur ton meilleur ami tu brigues cette place,
Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885
CHRYSANTE, à Philiste.
Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui,
Ne te fais point ingrat pour une âme si double.
PHILISTE, à Célidan.
Mon esprit divisé de plus en plus se trouble;
Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi
Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890
Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible;
Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible;
Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir
Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir.
CHRYSANTE, à Philiste.
Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895
Et juge, en regardant cette belle maîtresse,
Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur
N'a pas bien mérité l'échange de ta sœur.
CLARICE, à Chrysante.
Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die
Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900
Et pour un tel ami lui voir si peu de foi
Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi.
Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même
Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593].
SCÈNE IX.
CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
CLARICE, à Alcidon.
Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905
Tu me croyois sans doute encor dans le malheur:
Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste
A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste,
Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris
T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910
ALCIDON.
Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594]
N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage.
Je forcène[1595] de voir que sur votre retour
Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596].
Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915
Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses?
CÉLIDAN, à Alcidon.
Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés,
Et tu m'oses couvrir de ces indignités!
Cesse de m'outrager, ou le respect des dames
N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920
PHILISTE, à Alcidon.
Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré
Que je sais maintenir ce que je t'ai juré:
Pour t'enlever ma sœur, il faut m'arracher l'âme.
ALCIDON, à Philiste.
Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme.
Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925
Que si mon cœur brûloit, c'étoit d'un autre feu.
Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice:
Voici l'auteur du coup, et voilà le complice.
Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur.
SCÈNE X.
CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS.
CHRYSANTE, à Philiste.
CÉLIDAN, à Philiste.
Puisque son désespoir vous découvre un mystère
Que ma discrétion vous avoit voulu taire,
C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein.
Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main:
La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935
Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance....
PHILISTE, à Célidan.
Quittons là ce discours, puisqu'en cette action
La fin m'éclaircit trop de ton intention,
Et ta sincérité se fait assez connoître.
Je m'obstinois tantôt dans le parti d'un traître; 1940
Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amitié,
Un tel aveuglement te doit faire pitié.
Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise,
Qu'un ami déloyal a tellement surprise;
Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus[1599] 1945
Que j'ai voulu te faire un injuste refus.
Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère;
Ne punis point la sœur de la faute du frère;
Et reçois de ma main celle que ton desir,
Avant mon imprudence, avoit daigné choisir[1600]. 1950
CLARICE, à Célidan.
Une pareille erreur me rend toute confuse;
Mais ici mon amour me servira d'excuse:
Il serre nos esprits d'un trop étroit lien
Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien.
CÉLIDAN.
Si vous croyez encor que cette erreur me touche, 1955
Un mot me satisfait de cette belle bouche;
Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer[1601],
Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer?
DORIS.
Réunir les esprits d'une mère et d'un frère,
Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me défaire, 1960
M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon,
Et d'un cœur généreux me faire l'heureux don,
C'est avoir su me rendre un assez grand service
Pour espérer beaucoup avec quelque justice.
Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer 1965
Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer.
CÉLIDAN.
A ces mots enchanteurs tout mon cœur se déploie,
Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie.
CHRYSANTE.
Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans
Le favorable ciel me fait de doux présents! 1970
Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange!
Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange!
Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes vœux[1602]
Qu'une éternelle paix suive de si beaux nœuds,
Et rendre par les fruits de ce double hyménée 1975
Ma dernière vieillesse à jamais fortunée!
CLARICE, à Chrysante.
Cependant pour ce soir ne me refusez pas
L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas,
Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare[1603],
Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. 1980
CHRYSANTE, à Clarice.
Nous éloigner de vous avant ce doux moment[1604],
Ce seroit me priver de tout contentement.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
[1] Le Cid, acte II, scène II.
[2] Acte I, scène II.
[3] Acte I, scène III.
[4] Acte II, scène I.
[5] Voici, comme complément de ces remarques, un relevé des altérations de texte et des omissions que nous offre une autre pièce prise au hasard, le Pompée de l'édition de M. Lefèvre: