CLITANDRE.
Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]!
Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable.
Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur
Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]:
Ton visage déjà commençoit mon supplice; 1225
Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,
Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter,
Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter.
Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre
D'une accusation que je ne puis comprendre? 1230
A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel?
Mes gens assassinés me rendent criminel;
L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie;
On le comble d'honneur et moi d'ignominie;
L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison, 1235
C'est par où de ce meurtre on me fait la raison.
Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne:
Jamais un bon dessein ne déguisa personne;
Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,
M'imputant un cartel, me charge d'un forfait. 1240
Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore,
Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore;
Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,
Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.
Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique, 1245
Le ciel te garde encore un destin plus tragique.
N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers
Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146].
Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes;
Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes, 1250
Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir,
Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147].
Et vous, que désormais je n'ose plus attendre,
Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre,
Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148], 1255
Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur,
Que le prétexte faux d'une action si noire
Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149],
Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir,
Dure sans infamie en votre souvenir; 1260
Ne vous repentez point de vos faveurs passées,
Comme chez un perfide indignement placées:
J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité
Paroîtra toute nue à la postérité,
Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine, 1265
Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine;
Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret
La prépare à sortir avec moins de regret.
SCÈNE VIII.
FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme; trois Veneurs[1150].
FLORIDAN, à Dorise et Cléon[1151].
Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures.
Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures 1270
T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]!
Ce funeste récit me met tout hors de moi.
CLÉON.
Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153]
Que vous arriverez auparavant qu'il meure.
FLORIDAN.
Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas 1275
A son ombre immolé ne me suffira pas.
C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes;
Innocent, il aura d'innocentes victimes.
Où que soit Rosidor, il le suivra de près,
Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[1154]. 1280
DORISE.
Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence!
FLORIDAN.
Mon déplaisir m'en donne une entière licence.
J'en veux, comme le Roi, faire autant à mon tour;
Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour,
Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]? 1285
Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre;
La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval,
Je préviendrai le coup de son malheur fatal;
Il suffit de Cléon[1156] pour ramener Dorise.
Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise; 1290
Un supplice l'attend, qui doit faire trembler
Quiconque désormais voudroit lui ressembler.