MÉDÉE.

Souverains protecteurs des lois de l'hyménée,
Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée,
Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure,205
Et m'aidez à venger cette commune injure[968]:
S'il me peut aujourd'hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries[969],
Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies,210
Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit[970]
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971],
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes;
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers:215
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers;
Apportez-moi du fond des antres de Mégère[972]
La mort de ma rivale, et celle de son père;
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux:220
Qu'il coure vagabond de province en province,
Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince;
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui[973],
Accablé de frayeur, de misère, d'ennui,
Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse;225
Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice;
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau[974].
Jason me répudie! et qui l'auroit pu croire?
S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire?230
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits?
M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose,
Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose?
Quoi! mon père trahi, les éléments forcés,235
D'un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée?
Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée[975],
Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir?240
Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine; et je veux pour le moins
Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,245
S'égale aux premiers jours de notre mariage,
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père
N'est que le moindre effet qui suivra ma colère;250
Des crimes si légers furent mes coups d'essai:
Il faut bien autrement montrer ce que je sai;
Il faut faire un chef-d'œuvre, et qu'un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976].
Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends,255
Quels Dieux me fourniront des secours assez grands?
Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite:
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour,260
Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race[977],
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place;
Accorde cette grâce à mon desir bouillant;
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant;
Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste:265
Corinthe consumé garantira le reste[978];
De mon juste courroux les implacables vœux[979]
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux;
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre:
C'est assez mériter d'être réduit en cendre[980],270
D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir,
Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir[981].