SCÈNE V.
ÆGÉE, MÉDÉE[1139].
ÆGÉE.
Mais d'où vient ce bruit sourd? quelle pâle lumière
Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière?1210
Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas,
Et de grâce m'apprends l'arrêt de mon trépas,
L'heure, le lieu, le genre; et si ton cœur sensible
A la compassion peut se rendre accessible,
Donne-moi les moyens d'un généreux effort1215
Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.
MÉDÉE.
Je viens l'en affranchir: ne craignez plus, grand prince;
Ne pensez qu'à revoir votre chère province.
(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s'ouvre aussitôt, et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent[1140].)
Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi[1141].
Cessez, indignes fers, de captiver un roi:1220
Est-ce à vous à presser les bras d'un tel monarque?
Et vous, reconnoissez Médée à cette marque,
Et fuyez un tyran dont le forcènement
Joindroit votre supplice à mon bannissement:
Avec la liberté reprenez le courage.1225
ÆGÉE.
Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage.
Princesse, de qui l'art propice aux malheureux
Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux,
Disposez de ma vie, et du sceptre d'Athènes:
Je dois et l'une et l'autre à qui brise mes chaînes[1142].1230
Si votre heureux secours me tire de danger[1143],
Je ne veux en sortir qu'afin de vous venger;
Et si je puis jamais avec votre assistance
Arriver jusqu'aux lieux de mon obéissance,
Vous me verrez, suivi de mille bataillons,1235
Sur ces murs renversés planter mes pavillons[1144],
Punir leur traître roi de vous avoir bannie,
Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
Et remettre en vos mains et Créuse et Jason,
Pour venger votre exil plutôt que ma prison.1240
MÉDÉE.
Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte;
Ne l'entreprenez pas, votre offre me fait honte:
Emprunter le secours d'aucun pouvoir humain,
D'un reproche éternel diffameroit ma main.
En est-il, après tout, aucun qui ne me cède?1245
Qui force la nature, a-t-il besoin qu'on l'aide?
Laissez-moi le souci de venger mes ennuis,
Et par ce que j'ai fait jugez ce que je puis;
L'ordre en est tout donné, n'en soyez point en peine:
C'est demain, que mon art fait triompher ma haine;1250
Demain je suis Médée, et je tire raison
De mon bannissement et de votre prison.
ÆGÉE.
Quoi! Madame, faut-il que mon peu de puissance
Empêche les devoirs de ma reconnoissance[1145]?
Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous?1255
Et vous serai-je ingrat autant que votre époux?
MÉDÉE.
Si je vous ai servi, tout ce que j'en souhaite,
C'est de trouver chez vous une sûre retraite[1146],
Où de mes ennemis menaces ni présents
Ne puissent plus troubler le repos de mes ans;1260
Non pas que je les craigne: eux et toute la terre
A leur confusion me livreroient la guerre;
Mais je hais ce désordre, et n'aime pas à voir
Qu'il me faille pour vivre user de mon savoir.
ÆGÉE.
L'honneur de recevoir une si grande hôtesse1265
De mes malheurs passés efface la tristesse.
Disposez d'un pays qui vivra sous vos lois,
Si vous l'aimez assez pour lui donner des rois:
Si mes ans ne vous font mépriser ma personne,
Vous y partagerez mon lit et ma couronne;1270
Sinon, sur mes sujets faites état d'avoir,
Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir.
Allons, Madame, allons; et par votre conduite
Faites la sûreté que demande ma fuite.
MÉDÉE.
Ma vengeance n'auroit qu'un succès imparfait:1275
Je ne me venge pas, si je n'en vois l'effet;
Je dois à mon courroux l'heur d'un si doux spectacle.
Allez, prince, et sans moi ne craignez point d'obstacle;
Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[1147].
Pour votre sûreté conservez cet anneau[1148]:1280
Sa secrète vertu, qui vous fait invisible,
Rendra votre départ de tous côtés paisible.
Ici, pour empêcher l'alarme que le bruit
De votre délivrance auroit bientôt produit,
Un fantôme pareil et de taille et de face,1285
Tandis que vous fuirez, remplira votre place.
Partez sans plus tarder, prince chéri des Dieux,
Et quittez pour jamais ces détestables lieux.
ÆGÉE.
J'obéis sans réplique, et je pars sans remise.
Puisse d'un prompt succès votre grande entreprise1290
Combler nos ennemis d'un mortel désespoir,
Et me donner bientôt le bien de vous revoir[1149].
FIN DU QUATRIÈME ACTE.