SCÈNE VI.

ANGÉLIQUE, ALIDOR.

ANGÉLIQUE[773].

Où viens-tu, déloyal? avec quelle impudence
Oses-tu redoubler mes maux par ta présence!
Qui te donne le front de surprendre mes pleurs[774]?735
Cherches-tu de la joie à même mes douleurs?
Et peux-tu conserver une âme assez hardie
Pour voir ce qu'à mon cœur coûte ta perfidie?
Après que tu m'as fait un insolent aveu
De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu,740
Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable,
Que ton feint repentir m'en donne un véritable?
Va, va, n'espère rien de tes submissions[775];
Porte-les à l'objet de tes affections;
Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue;745
N'attaque point mon cœur en me blessant la vue.
Penses-tu que je sois, après ton changement,
Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment?
S'il te souvient encor de ton brutal caprice,
Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice?750
Garde un exil si cher à tes légèretés:
Je ne veux plus savoir de toi mes vérités.
Quoi? tu ne me dis mot! Crois-tu que ton silence
Puisse de tes discours réparer l'insolence?
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant?755
Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant?
Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes,
Employer des soupirs et de muettes larmes?
Sur notre amour passé c'est trop te confier[776];
Du moins dis quelque chose à te justifier;760
Demande le pardon que tes regards m'arrachent;
Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent.
Que mon courroux est foible! et que leurs traits puissants
Rendent des criminels aisément innocents!
Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse;765
Et de peur de me rendre, il faut quitter la place[777].

ALIDOR la retient comme elle veut s'en aller[778].

Quoi! votre amour renaît, et vous m'abandonnez[779]!
C'est bien là me punir quand vous me pardonnez.
Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace
Je ne mérite pas de jouir de ma grâce;770
Mais demeurez du moins, tant que vous ayez su
Que par un feint mépris votre amour fut déçu,
Que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre;
Qu'en vos mains seulement on la devoit remettre;
Que mon dessein n'alloit qu'à voir vos mouvements,775
Et juger de vos feux par vos ressentiments.
Dites, quand je la vis entre vos mains remise,
Changeai-je de couleur? eus-je quelque surprise?
Ma parole plus ferme et mon port assuré
Ne vous montroient-ils pas un esprit préparé[780]?780
Que Clarine vous die, à la première vue,
Si jamais de mon change elle s'est aperçue.
Ce mauvais compliment flattoit mal ses appas[781]:
Il vous faisoit outrage, et ne l'obligeoit pas;
Et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire,785
Au lieu de son amour, cherchoient votre colère.

ANGÉLIQUE.

Cesse de m'éclaircir sur ce triste secret[782];
En te montrant fidèle, il accroît mon regret:
Je perds moins, si je crois ne perdre qu'un volage,
Et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage.790
Que me sert de savoir que tes vœux sont constants[783]?
Que te sert d'être aimé, quand il n'en est plus temps?

ALIDOR.

Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme[784]:
Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme.
Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir:795
Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir;
Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die,
Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie.
Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois[785].

ANGÉLIQUE.

Ah! ce cruel discours me réduit aux abois.800
Ma colère a rendu ma perte inévitable[786],
Et je déteste en vain ma faute irréparable.

ALIDOR.

Si vous avez du cœur, on la peut réparer.

ANGÉLIQUE.

On nous doit dès demain pour jamais séparer[787]:
Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède?805

ALIDOR.

Ce qu'ordonne l'amour aux âmes qu'il possède.
Si vous m'aimez encor, vous saurez dès ce soir
Rompre les noirs effets d'un juste désespoir.
Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre,
Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre.810
Mettrez-vous en ma mort votre contentement?

ANGÉLIQUE.

Non, mais que dira-t-on d'un tel emportement[788]?

ALIDOR.

Est-ce là donc le prix de vous avoir servie?
Il y va de votre heur, il y va de ma vie,
Et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira!815
Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira:
Puisque vous consentez plutôt à vos supplices
Qu'à l'unique moyen de payer mes services,
Ma mort va me venger de votre peu d'amour;
Si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour.820

ANGÉLIQUE.

Retiens ce coup fatal; me voilà résolue:
Use sur tout mon cœur de puissance absolue[789]:
Puisqu'il est tout à toi, tu peux tout commander;
Et contre nos malheurs j'ose tout hasarder[790].
Cet éclat du dehors n'a rien qui m'embarrasse;825
Mon honneur seulement te demande une grâce:
Accorde à ma pudeur que deux mots de ta main
Puissent justifier ma fuite et ton dessein;
Que mes parents surpris trouvent ici ce gage,
Qui les rende assurés d'un heureux mariage,830
Et que je sauve ainsi ma réputation
Par la sincérité de ton intention.
Ma faute en sera moindre, et mon trop de constance[791]
Paroîtra seulement fuir une violence.

ALIDOR.

Enfin par ce dessein vous me ressuscitez[792]:835
Agissez pleinement dessus mes volontés.
J'avois pour votre honneur la même inquiétude,
Et ne pourrois d'ailleurs qu'avec ingratitude,
Voyant ce que pour moi votre flamme résout,
Dénier quelque chose à qui m'accorde tout.840
Donnez-moi: sur-le-champ je vous veux satisfaire.

ANGÉLIQUE.

Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère.
Je manque ici de tout, et j'ai le cœur transi[793]
De crainte que quelqu'un ne te découvre ici.
Mon dessein généreux fait naître cette crainte;845
Depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte.
Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit[794].

ALIDOR.

Puisque vous le voulez, adieu, jusqu'à minuit.

ANGÉLIQUE.

(Alidor s'en va et Angélique continue[795].)

Que promets-tu, pauvre aveuglée?
A quoi t'engage ici ta folle passion?850
Et de quelle indiscrétion
Ne s'accompagne point ton ardeur déréglée?
Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder
Sur la foi d'un amant qui n'en sauroit garder[796].

Je me trompe, il n'est point volage;855
J'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs;
Et si je flatte mes desirs,
Une si douce erreur n'est qu'à mon avantage.
Me manquât-il de foi, je la lui dois garder,
Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder.860

ALIDOR, sortant de la porte d'Angélique, et repassant
sur le théâtre.

Cléandre, elle est à toi; j'ai fléchi son courage.
Que ne peut l'artifice, et le fard du langage?
Et si pour un ami ces effets je produis,
Lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis?