SCÈNE III.
AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.
AUGUSTE.
Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105]
Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux.
Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.1665
MAXIME.
Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.
AUGUSTE.
Ne parlons plus de crime après ton repentir,
Après que du péril tu m'as su garantir:
C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.
MAXIME.
De tous vos ennemis connoissez mieux le pire:1670
Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,
C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.
Un vertueux remords n'a point touché mon âme;
Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.
Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé,1675
De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:
Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,
Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,
Et pensois la résoudre à cet enlèvement
Sous l'espoir du retour pour venger son amant;1680
Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,
Sa vertu combattue a redoublé ses forces.
Elle a lu dans mon cœur; vous savez le surplus,
Et je vous en ferois des récits superflus.
Vous voyez le succès de mon lâche artifice.1685
Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,
Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107],
Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.
J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,
Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître,1690
Et croirai toutefois mon bonheur infini,
Si je puis m'en punir après l'avoir puni.
AUGUSTE.
En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers:1695
Je suis maître de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,
Conservez à jamais ma dernière victoire!
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.1700
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108],
Je te la donne encor comme à mon assassin.
Commençons un combat qui montre par l'issue1705
Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109].
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:
Avec cette beauté que je t'avois donnée,
Reçois le consulat pour la prochaine année[1110].1710
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;
Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]:
Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
ÉMILIE.
Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés;1715
Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:
Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;
Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,
Je sens naître en mon âme un repentir puissant,
Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.1720
Le ciel a résolu votre grandeur suprême;
Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]:
J'ose avec vanité me donner cet éclat,
Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État.
Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;1725
Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle;
Et prenant désormais cette haine en horreur,
L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.
CINNA.
Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses
Au lieu de châtiments trouvent des récompenses?1730
O vertu sans exemple! ô clémence qui rend
Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!
AUGUSTE.
Cesse d'en retarder un oubli magnanime;
Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:
Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis1735
Vous conserve innocents, et me rend mes amis.
(A Maxime[1113].)
Reprends auprès de moi ta place accoutumée;
Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;
Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;
Et que demain l'hymen couronne leur amour.1740
Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.
MAXIME.
Je n'en murmure point, il a trop de justice;
Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés
Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.
CINNA.
Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée1745
Vous consacre une foi lâchement violée,
Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.
Puisse le grand moteur des belles destinées,
Pour prolonger vos jours, retrancher nos années;1750
Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,
Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!
LIVIE.
Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme
D'un rayon prophétique illumine mon âme.
Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi;1755
De votre heureux destin c'est l'immuable loi.
Après cette action vous n'avez rien à craindre:
On portera le joug désormais sans se plaindre;
Et les plus indomptés, renversant leurs projets,
Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets;1760
Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie
N'attaquera le cours d'une si belle vie;
Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]:
Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs.
Rome, avec une joie et sensible et profonde,1765
Se démet en vos mains de l'empire du monde;
Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner
Que son bonheur consiste à vous faire régner:
D'une si longue erreur pleinement affranchie,
Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie,1770
Vous prépare déjà des temples, des autels,
Et le ciel une place entre les immortels;
Et la postérité, dans toutes les provinces,
Donnera votre exemple aux plus généreux princes.
AUGUSTE.
J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer:1775
Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!
Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;
Et que vos conjurés entendent publier
Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.1780
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.