SCÈNE III.

AUGUSTE, LIVIE[1051].

AUGUSTE.

Madame, on me trahit, et la main qui me tue
Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
Cinna, Cinna, le traître....

LIVIE.

Euphorbe m'a tout dit,1195
Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.
Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]?

AUGUSTE.

Hélas! de quel conseil est capable mon âme?

LIVIE.

Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053],
Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.
Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:
Salvidien à bas a soulevé Lépide;
Murène a succédé, Cépion l'a suivi;
Le jour à tous les deux dans les tourments ravi
N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054],1205
Dont Cinna maintenant ose prendre la place;
Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055]
Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.
Après avoir en vain puni leur insolence,
Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056];1210
Faites son châtiment de sa confusion;
Cherchez le plus utile en cette occasion:
Sa peine peut aigrir une ville animée,
Son pardon peut servir à votre renommée[1057];
Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher1215
Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.

AUGUSTE.

LIVIE.

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;
Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate:1230
Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.

AUGUSTE.

Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058],
J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.
Après un long orage il faut trouver un port;1235
Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.

LIVIE.

Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?

AUGUSTE.

Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?

LIVIE.

Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
C'est plutôt désespoir que générosité.1240

AUGUSTE.

Régner et caresser une main si traîtresse,
Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.

LIVIE.

C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,
Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

AUGUSTE.

Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme:1245
Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.
Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,
Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus;
Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059]
Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060].1250
Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
Et la seule pensée est un crime d'État,
Une offense qu'on fait à toute sa province,
Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince.

LIVIE.

Donnez moins de croyance à votre passion.1255

AUGUSTE.

Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.

LIVIE.

Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.

AUGUSTE.

Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.
Adieu: nous perdons temps.

LIVIE.

Je ne vous quitte point,
Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point.1260

AUGUSTE.

C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.

LIVIE.

J'aime votre personne, et non votre fortune.

(Elle est seule[1062].)

Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063]
Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,
Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque1265
Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.