SCÈNE PREMIÈRE.

FÉLIX, ALBIN, CLÉON.

FÉLIX.

Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?
As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?

ALBIN.

Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux,
Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.1450

FÉLIX.

Que tu discernes mal le cœur d'avec la mine[1297]!
Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline;
Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui
Les restes d'un rival trop indignes de lui.
Il parle en sa faveur, il me prie, il menace,1455
Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce;
Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter:
L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.
Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298],
J'en connois mieux que lui la plus fine pratique.1460
C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur:
Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur.
De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime:
Épargnant son rival, je serois sa victime;
Et s'il avoit affaire à quelque maladroit,1465
Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit;
Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]:
Il voit quand on le joue, et quand on dissimule;
Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons,
Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons.1470

ALBIN.

Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!

FÉLIX.

Pour subsister en cour c'est la haute science:
Quand un homme une fois a droit de nous haïr,
Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir;
Toute son amitié nous doit être suspecte.1475
Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,
Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit,
Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.

ALBIN.

Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!

FÉLIX.

Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne,1480
Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300],
Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.

ALBIN.

FÉLIX.

Albin, je m'en défie,
Et connois mieux que lui la haine de Décie:
En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux,1485
Lui-même assurément se perdroit avec nous.
Je veux tenter pourtant encore une autre voie:
Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301],
S'il demeure insensible à ce dernier effort,
Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302].1490

ALBIN.

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX.

Il faut que je le suive,
Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.
Je vois le peuple ému pour prendre son parti;
Et toi-même tantôt tu m'en as averti.
Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître,1495
Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître;
Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir,
J'en verrois des effets que je ne veux pas voir;
Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance,
M'iroit calomnier de quelque intelligence.1500
Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.

ALBIN.

Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]!
Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage;
Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage,
Que c'est mal le guérir que le désespérer.1505

FÉLIX.

En vain après sa mort il voudra murmurer;
Et s'il ose venir à quelque violence,
C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence:
J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305].
Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306].1510
Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.