SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, Gardes[1025].

AUGUSTE.

Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.

EUPHORBE.

Seigneur, le récit même en paroît effroyable:
On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026],
Et la seule pensée en fait frémir d'horreur.1080

AUGUSTE.

Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!
Les deux que j'honorois d'une si haute estime,
A qui j'ouvrois mon cœur, et dont j'avois fait choix
Pour les plus importants et plus nobles emplois!
Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire,1085
Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!
Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027],
Et montre un cœur touché d'un juste repentir;
Mais Cinna!

EUPHORBE.

Cinna seul dans sa rage s'obstine,
Et contre vos bontés d'autant plus se mutine;1090
Lui seul combat encor les vertueux efforts
Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028],
Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,
Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.

AUGUSTE.

Lui seul les encourage, et lui seul les séduit!1095
O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]!
O trahison conçue au sein d'une furie!
O trop sensible coup d'une main si chérie!
Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.

(Il lui parle à l'oreille[1030].)

POLYCLÈTE.

Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés.1100

AUGUSTE.

Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime
Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.

(Polyclète rentre[1031].)

EUPHORBE.

Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]:
A peine du palais il a pu revenir,
Que les yeux égarés et le regard farouche[1033],1105
Le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,
Il déteste sa vie et ce complot maudit,
M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,
Et m'ayant commandé que je vous avertisse,
Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice,1110
Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034]
Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité;
Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035],
M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.

AUGUSTE.

Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036],1115
Et s'est à mes bontés lui-même dérobé;
Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.
Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,
Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin
De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin.1120