ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE[108].
CLÉOPATRE, CHARMION.
CLÉOPATRE
Je l'aime; mais l'éclat d'une si belle flamme,
Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme,
Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur
Ce qu'il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur.360
Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop haute
Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute;
Et je le traiterois avec indignité,
Si j'aspirois à lui par une lâcheté.
CHARMION
Quoi? vous aimez César, et si vous étiez crue,365
L'Égypte pour Pompée armeroit à sa vue,
En prendroit la défense, et par un prompt secours
Du destin de Pharsale arrêteroit le cours!
L'amour certes sur vous a bien peu de puissance.
CLÉOPATRE
Les princes ont cela de leur haute naissance:370
Leur âme dans leur sang prend des impressions
Qui dessous leur vertu rangent leurs passions.
Leur générosité soumet tout à leur gloire[109]:
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire[110];
Et si le peuple y voit quelques déréglements,375
C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments[111].
Ce malheur de Pompée achève la ruine:
Le Roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine;
Il croit cette âme basse, et se montre sans foi;
Mais s'il croyoit la sienne, il agiroit en roi.380
CHARMION
Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie....
CLÉOPATRE
Je lui garde ma flamme exempte d'infamie[112],
Un cœur digne de lui.
CHARMION
Vous possédez le sien?
CLÉOPATRE
Je crois le posséder.
CHARMION
Mais le savez-vous bien[113]?
CLÉOPATRE
Apprends qu'une princesse aimant sa renommée,385
Quand elle dit qu'elle aime, est sûre d'être aimée[114],
Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris
N'oseroient l'exposer aux hontes d'un mépris.
Notre séjour à Rome enflamma son courage:
Là j'eus de son amour le premier témoignage,390
Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers
M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers[115].
Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne,
La fortune le suit, et l'amour l'accompagne.
Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux395
Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux;
Et de la même main dont il quitte l'épée,
Fumante encor du sang des amis de Pompée,
Il trace des soupirs, et d'un style plaintif
Dans son champ de victoire il se dit mon captif.400
Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale;
Et si sa diligence à ses feux est égale,
Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux,
L'Égypte le va voir me présenter ses vœux.
Il vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles,405
Chercher auprès de moi le prix de ses batailles,
M'offrir toute sa gloire, et soumettre à mes lois
Ce cœur et cette main qui commandent aux rois[116];
Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre,
Feroit un malheureux du maître de la terre.410
CHARMION
J'oserois bien jurer que vos charmants appas[117]
Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas,
Et que le grand César n'a rien qui l'importune,
Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune.
Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous,
Puisque d'une autre femme il est déjà l'époux,
Et qu'avec Calphurnie[118] un paisible hyménée
Par des liens sacrés tient son âme enchaînée?
CLÉOPATRE
Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains,
Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains:420
César en sait l'usage et la cérémonie;
Un divorce chez lui fit place à Calphurnie[119].
CHARMION
Par cette même voie il pourra vous quitter.
CLÉOPATRE
Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter[120];
Peut-être mon amour aura quelque avantage425
Qui saura mieux pour moi[121] ménager son courage.
Mais laissons au hasard ce qui peut arriver;
Achevons cet hymen, s'il se peut achever,
Ne durât-il qu'un jour, ma gloire est sans seconde
D'être du moins un jour la maîtresse du monde.430
J'ai de l'ambition, et soit vice ou vertu,
Mon cœur sous son fardeau veut bien être abattu;
J'en aime la chaleur et la nomme sans cesse
La seule passion digne d'une princesse.
Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs,435
Qu'elle mène sans honte au faîte des grandeurs;
Et je la désavoue alors que sa manie
Nous présente le trône avec ignominie.
Ne t'étonne donc plus, Charmion, de me voir
Défendre encor Pompée et suivre mon devoir.440
Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite,
Dans mon âme en secret je l'exhorte à la fuite,
Et voudrois qu'un orage, écartant ses vaisseaux,
Malgré lui l'enlevât aux mains de ses bourreaux.
Mais voici de retour le fidèle Achorée,445
Par qui j'en apprendrai la nouvelle assurée.