ÉPÎTRE.

A MONSEIGNEUR
L'ÉMINENTISSIME CARDINAL MAZARIN[21].

Monseigneur,

Je présente le grand Pompée à Votre Éminence, c'est-à-dire le plus grand personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle. Je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un héros qui dans sa bonne fortune fut le protecteur de beaucoup de rois, et qui dans sa mauvaise eut encore des rois pour ses ministres. Il espère de la générosité de Votre Éminence qu'elle ne dédaignera pas de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et que lui rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le royaume, elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour d'Égypte. Il l'espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjour qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet État ne sont point fondées sur d'autres principes que sur ceux de la vertu. Il a su d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevable, que les grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre naissance. Il a su d'elle que Rome[22] s'est acquittée envers notre jeune monarque de ce qu'elle devoit à ses prédécesseurs, par le présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enfin que la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce soit vous à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y a plus de seize siècles:

Tu regere imperio populos, Romane, memento[23].

Voilà, Monseigneur, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler françois:

Pauca, sed a pleno venientia pectore veri[24];

et comme la gloire de V. É. est assez assurée sur la fidélité de cette voix publique, je n'y mêlerai point la foiblesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions, qui pourroient diminuer quelque chose de son éclat; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation très-sincère et très-inviolable d'être toute ma vie,

MONSEIGNEUR,
De V. É.,
Le très-humble, très-obéissant
et très-fidèle serviteur,
Corneille.

AU LECTEUR[25].

Si je voulois faire ici ce que j'ai fait en mes deux derniers ouvrages[26], et te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en serois écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferois un avant-propos dix fois plus long que mon poëme, et j'aurois à rapporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. Je me contenterai de t'avertir que celui dont je me suis le plus servi a été le poëte Lucain, dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en enrichir notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poëme dramatique ce qu'il a traité en épique[27]. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduits ou imités de lui[28]. J'ai tâché de le suivre dans le reste[29], et de prendre son caractère quand son exemple m'a manqué: si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras. Cependant j'ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est un épitaphe[30] de Pompée, prononcé par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deux peintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Paterculus. Je les laisse en latin, de peur que ma traduction n'ôte trop de leur grâce et de leur force; les dames se les feront expliquer[31].

EPITAPHIUM POMPEII MAGNI[32].

Cato, apud Lucanum, Lib. IX (vers. 190-214)[33].

Civis obit, inquit, multo majoribus impar

Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis ævo,

Cui non ulla fuit justi reverentia: salva

Libertate potens, et solus plebe parata

Privatus servire sibi, rectorque senatus,

Sed regnantis, erat. Nil belli jure poposcit;

Quæque dari voluit, voluit sibi posse negari.

Immodicas possedit opes, sed plura retentis

Intulit; invasit ferrum, sed ponere norat.

Prætulit arma togæ, sed pacem armatus amavit.

Juvit sumpta ducem, juvit[34] dimissa potestas.

Casta domus, luxuque carens, corruptaque nunquam

Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen

Gentibus, et multum nostræ quod proderat urbi.

Olim vera fides, Sylla Marioque receptis,

Libertatis obit; Pompeio rebus adempto

Nunc et ficta perit. Non jam regnare pudebit;

Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus.

O felix, cui summa dies fuit obvia victo,

Et cui quærendos Pharium scelus obtulit enses!

Forsitan in soceri potuisses vivere regno.

Scire mori, sors prima viris; sed proxima cogi.

Et mihi, si fatis aliena in jura venimus,

Da talem, Fortuna, Jubam: non deprecor hosti

Servari, dum me servet cervice recisa.

ICON POMPEII MAGNI[35].

Velleius Paterculus, lib. II (cap. XXIX).

Fuit hic genitus matre Lucilia, stirpis senatoriæ, forma excellens, non ea qua flos commendatur ætatis, sed dignitate et constantia, quæ in illam conveniens amplitudinem, fortunam quoque ejus ad ultimum vitæ comitata est diem: innocentia eximius, sanctitate præcipuus, eloquentia medius; potentiæ, quæ honoris causa ad eum deferretur, non ut ab eo occuparetur, cupidissimus; dux bello peritissimus; civis in toga (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissimus, amicitiarum tenax, in offensis exorabilis, in reconcilianda gratia fidelissimus, in accipienda satisfactione facillimus, potentia sua nunquam aut raro ad impotentiam usus; pæne omnium votorum[36] expers, nisi numeraretur inter maxima, in civitate libera dominaque gentium, indignari, quum omnes cives jure haberet pares, quemquam æqualem dignitate conspicere.

ICON C. J. CÆSARIS[37].

Velleius Paterculus, lib. II (cap. XLI).

Hic, nobilissima Juliorum genitus familia, et, quod inter omnes antiquissimos constabat, ab Anchise ac Venere deducens genus, forma omnium civium excellentissimus, vigore animi acerrimus, munificentia effusissimus, animo super humanam et naturam et fidem evectus, magnitudine cogitationum, celeritate bellandi, patientia periculorum, Magno illi Alexandro, sed sobrio, neque iracundo, simillimus; qui denique semper et somno et cibo in vitam, non in voluptatem uteretur.