SCÈNE IV.

ANTIOCHUS, SÉLEUCUS, RODOGUNE.

ANTIOCHUS.

Ne vous offensez pas, Princesse, de nous voir

De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que nos cœurs en soupirent:

A vos premiers regards tous deux ils se rendirent;900

Mais un profond respect nous fit taire et brûler,

Et ce même respect nous force de parler.

L'heureux moment approche où votre destinée

Semble être aucunement à la nôtre enchaînée,

Puisque d'un droit d'aînesse incertain parmi nous905

La nôtre attend un sceptre et la vôtre un époux.

C'est trop d'indignité que notre souveraine

De l'un de ses captifs tienne le nom de reine:

Notre amour s'en offense, et changeant cette loi,

Remet à notre reine à nous choisir un roi.910

Ne vous abaissez plus à suivre la couronne:

Donnez-la, sans souffrir qu'avec elle on vous donne;

Réglez notre destin, qu'ont mal réglé les Dieux:

Notre seul droit d'aînesse est de plaire à vos yeux;

L'ardeur qu'allume en nous une flamme si pure915

Préfère votre choix au choix de la nature,

Et vient sacrifier à votre élection

Toute notre espérance et notre ambition.

Prononcez donc, Madame, et faites un monarque:

Nous céderons sans honte à cette illustre marque;920

Et celui qui perdra votre divin objet

Demeurera du moins votre premier sujet:

Son amour immortel saura toujours lui dire

Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire;

Il y mettra sa gloire, et dans un tel malheur,925

L'heur de vous obéir flattera sa douleur.

RODOGUNE.

Prince, je dois beaucoup à cette déférence

De votre ambition et de votre espérance;

Et j'en recevrois l'offre avec quelque plaisir,

Si celles de mon rang avoient droit de choisir.930

Comme sans leur avis les rois disposent d'elles

Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles,

Le destin des États est arbitre du leur,

Et l'ordre des traités règle tout dans leur cœur.

C'est lui que suit le mien, et non pas la couronne:935

J'aimerai l'un de vous, parce qu'il me l'ordonne;

Du secret révélé j'en prendrai le pouvoir,

Et mon amour pour naître attendra mon devoir.

N'attendez rien de plus, ou votre attente est vaine.

Le choix que vous m'offrez appartient à la Reine;940

J'entreprendrois sur elle à l'accepter de vous.

Peut-être on vous a tu jusqu'où va son courroux;

Mais je dois par épreuve assez bien le connoître

Pour fuir l'occasion de le faire renaître.

Que n'en ai-je souffert, et que n'a-t-elle osé?945

Je veux croire avec vous que tout est apaisé;

Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime

Cette haine mourante à quelque nouveau crime:

Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli

Que la paix entre nous doit avoir établi.950

Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre:

Qui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre;

Et je mériterois qu'il me pût consumer,

Si je lui fournissois de quoi se rallumer.

SÉLEUCUS.

Pouvez-vous redouter sa haine renaissante,955

S'il est en votre main de la rendre impuissante?

Faites un roi, Madame, et régnez avec lui:

Son courroux désarmé demeure sans appui,

Et toutes ses fureurs sans effet rallumées

Ne pousseront en l'air que de vaines fumées[968].960

Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez,

Pour en craindre les maux que vous vous figurez?

La couronne est à nous; et sans lui faire injure,

Sans manquer de respect aux droits de la nature,

Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part,965

Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard.

Qu'un si foible scrupule en notre faveur cesse:

Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse,

Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,

S'il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur.970

On vous applaudiroit quand vous seriez à plaindre;

Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre,

Vous donner la couronne en vous tyrannisant,

Et verser du poison sur ce noble présent.

Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume,975

Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume;

Et permettez que l'heur qui suivra votre époux

Se puisse redoubler à le tenir de vous.

RODOGUNE.

Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle;

Et tâchant d'avancer, son effort vous recule.980

Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend

Pourra faire un heureux sans faire un mécontent;

Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare,

Je crains d'en faire deux si le mien se déclare;

Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux:985

Je tiendrois à bonheur d'être à l'un de vous deux;

Mais souffrez que je suive enfin ce qu'on m'ordonne:

Je me mettrai trop haut s'il faut que je me donne;

Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi,

Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi.990

Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services

Voudront de mon orgueil exiger les caprices?

Par quels degrés de gloire on me peut mériter?

En quels affreux périls il faudra vous jeter?

Ce cœur vous est acquis après le diadème,995

Princes; mais gardez-vous de le rendre à lui-même.

Vous y renoncerez peut-être pour jamais,

Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.

SÉLEUCUS.

Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services

Dont nous ne vous fassions d'amoureux sacrifices?1000

Et quels affreux périls pourrons-nous redouter,

Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter?

ANTIOCHUS.

Princesse, ouvrez ce cœur, et jugez mieux du nôtre;

Jugez mieux du beau feu qui brûle l'un et l'autre[969],

Et dites hautement à quel prix votre choix1005

Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.

RODOGUNE.

Prince, le voulez-vous?

ANTIOCHUS.

C'est notre unique envie.

RODOGUNE.

Je verrai cette ardeur d'un repentir suivie.

SÉLEUCUS.

Avant ce repentir tous deux nous périrons.

RODOGUNE.

Enfin vous le voulez?

SÉLEUCUS.

Nous vous en conjurons.1010

RODOGUNE.

Eh bien donc! il est temps de me faire connoître[970].

J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être;

Mais quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez[971],

J'atteste tous les Dieux que vous m'y contraignez,

Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue1015

J'écoute une chaleur qui m'étoit défendue;

Qu'un devoir rappelé me rend un souvenir

Que la foi des traités ne doit plus retenir.

Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père:

Il est mort, et pour moi, par les mains d'une mère.1020

Je l'avois oublié, sujette à d'autres lois;

Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.

C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine.

J'aime les fils du Roi, je hais ceux de la Reine:

Réglez-vous là-dessus; et sans plus me presser[972],1025

Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.

Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre:

Je respecte autant l'un que je déteste l'autre;

Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi,

S'il n'est digne de lui, n'est pas digne de moi.1030

Ce sang que vous portez, ce trône qu'il vous laisse,

Valent bien que pour lui votre cœur s'intéresse:

Votre gloire le veut, l'amour vous le prescrit.

Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit?

Si vous leur préférez une mère cruelle,1035

Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle.

Vous devez la punir, si vous la condamnez;

Vous devez l'imiter, si vous la soutenez.

Quoi? cette ardeur s'éteint! l'un et l'autre soupire!

J'avois su le prévoir, j'avois su le prédire....1040

ANTIOCHUS.

Princesse....

RODOGUNE.

Il n'est plus temps, le mot en est lâché.

Quand j'ai voulu me taire, en vain je l'ai tâché.

Appelez ce devoir haine, rigueur, colère:

Pour gagner Rodogune il faut venger un père;

Je me donne à ce prix: osez me mériter,1045

Et voyez qui de vous daignera m'accepter.

Adieu, princes.