SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, Romains.

CORNÉLIE

César, prends garde à toi:

Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête;

A celle de Pompée on veut joindre ta tête.

Prends-y garde, César, ou ton sang répandu

Bientôt parmi le sien se verra confondu.1360

Mes esclaves en sont; apprends de leurs indices

L'auteur de l'attentat, et l'ordre, et les complices:

Je te les abandonne.

CÉSAR

O cœur vraiment romain,

Et digne du héros qui vous donna la main!

Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage1365

Je préparois la mienne à venger son outrage,

Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui

Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui[204].

Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme,

Il parle par sa bouche, il agit dans son âme;1370

Il la pousse, et l'oppose à cette indignité,

Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance

Que la haine ait fait place à la reconnoissance:

Ne le présume plus; le sang de mon époux1375

A rompu pour jamais tout commerce entre nous.

J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte,

Afin de l'employer toute entière à ta perte;

Et je te chercherai partout des ennemis,

Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis.1380

Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine,

Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,

Et forme des desirs avec trop de raison

Pour en aimer l'effet par une trahison:

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.1385

Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie:

Mon époux a des fils, il aura des neveux;

Quand ils te combattront, c'est là que je le veux,

Et qu'une digne main par moi-même animée,

Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,

T'immole noblement, et par un digne effort,

Aux mânes du héros dont tu venges la mort.

Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance;

Ta perte la recule, et ton salut l'avance.

Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,

Ma juste impatience auroit trop à souffrir:

La vengeance éloignée est à demi perdue,

Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue[205].

Je n'irai point chercher sur les bords africains

Le foudre souhaité que je vois en tes mains[206]:1400

La tête qu'il menace en doit être frappée.

J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée:

Ma haine avoit le choix; mais cette haine enfin

Sépare son vainqueur d'avec son assassin,

Et ne croit avoir droit de punir ta victoire[207]1405

Qu'après le châtiment d'une action si noire.

Rome le veut ainsi; son adorable front

Auroit de quoi rougir d'un trop honteux affront,

De voir en même jour, après tant de conquêtes,

Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes.1410

Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis,

En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,

Et tiendroit à malheur le bien de se voir libre,

Si l'attentat du Nil affranchissoit le Tibre.

Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,1415

Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.

Tu tomberois ici sans être sa victime;

Au lieu d'un châtiment ta mort seroit un crime;

Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi,

L'exemple que tu dois périroit avec toi.1420

Venge-la de l'Égypte à son appui fatale,

Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.

Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux[208]

Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux[209].