SCÈNE PREMIÈRE.

LYSE, CLITON.

CLITON.

Nous voici bien logés, Lyse, et sans raillerie,

Je ne souhaitois pas meilleure hôtellerie.

Enfin nous voyons clair à ce que nous faisons,

Et je puis à loisir te conter mes raisons.

LYSE.

Tes raisons, c'est-à-dire autant d'extravagances.1585

CLITON.

Tu me connois déjà!

LYSE.

Bien mieux que tu ne penses.

CLITON.

J'en débite beaucoup.

LYSE.

Tu sais les prodiguer[770].

CLITON.

Mais sais-tu que l'amour me fait extravaguer?

LYSE.

En tiens-tu donc pour moi?

CLITON.

J'en tiens, je le confesse.

LYSE.

Autant comme ton maître en tient pour ma maîtresse?

CLITON.

Non pas encor si fort, mais dès ce même instant

Il ne tiendra qu'à toi que je n'en tienne autant:

Tu n'as qu'à l'imiter pour être autant aimée.

LYSE.

Si son âme est en feu, la mienne est enflammée;

Et je crois jusqu'ici ne l'imiter pas mal.1595

CLITON.

Tu manques, à vrai dire, encore au principal.

LYSE.

Ton secret est obscur.

CLITON.

Tu ne veux pas l'entendre;

Vois quelle est sa méthode, et tâche de la prendre[771].

Ses attraits tout-puissants ont des avant-coureurs

Encor plus souverains à lui gagner les cœurs:1600

Mon maître se rendit à ton premier message.

Ce n'est pas qu'en effet je n'aime ton visage;

Mais l'amour aujourd'hui dans les cœurs les plus vains

Entre moins par les yeux qu'il ne fait par les mains;

Et quand l'objet aimé voit les siennes garnies,1605

Il voit en l'autre objet des grâces infinies.

Pourrois-tu te résoudre à m'attaquer ainsi?

LYSE.

J'en voudrois être quitte à moins d'un grand merci.

CLITON.

Écoute: je n'ai pas une âme intéressée,

Et je te veux ouvrir le fond de ma pensée.1610

Aimons-nous but à but[772], sans soupçon, sans rigueur:

Donnons âme pour âme et rendons cœur pour cœur.

LYSE.

J'en veux bien à ce prix.

CLITON.

Donc, sans plus de langage,

Tu veux bien m'en donner quelques baisers pour gage?

LYSE.

Pour l'âme et pour le cœur, tant que tu les voudras[773];

Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas:

Un amour délicat hait ces faveurs grossières,

Et je t'ai bien donné des preuves plus entières.

Pourquoi me demander des gages superflus?

Ayant l'âme et le cœur, que te faut-il de plus?1620

CLITON.

J'ai le goût fort grossier en matière de flamme:

Je sais que c'est beaucoup qu'avoir le cœur et l'âme;

Mais je ne sais pas moins qu'on a fort peu de fruit

Et de l'âme et du cœur, si le reste ne suit.

LYSE.

Eh quoi! pauvre ignorant, ne sais-tu pas encore1625

Qu'il faut suivre l'humeur de celle qu'on adore,

Se rendre complaisant, vouloir ce qu'elle veut?

CLITON.

Si tu n'en veux changer, c'est ce qui ne se peut.

De quoi me guériroient ces gages invisibles?

Comme j'ai l'esprit lourd, je les veux plus sensibles:1630

Autrement, marché nul.

LYSE.

Ne désespère point:

Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point;

Peut-être avec le temps nous pourrons-nous connoître.

Apprends-moi cependant qu'est devenu ton maître.

CLITON.

Il est avec Philiste allé remercier1635

Ceux que pour son affaire il a voulu prier.

LYSE.

Je crois qu'il est ravi de voir que sa maîtresse

Est la sœur de Cléandre et devient son hôtesse?

CLITON.

Il a raison de l'être et de tout espérer.

LYSE.

Avec toute assurance il peut se déclarer[774]:1640

Autant comme la sœur le frère le souhaite;

Et s'il l'aime en effet, je tiens la chose faite.

CLITON.

Ne doute point s'il l'aime après qu'il meurt d'amour.

LYSE.

Il semble toutefois fort triste à son retour.