SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉOPATRE.

Serments fallacieux, salutaire contrainte,395

Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte,

Heureux déguisements d'un immortel courroux,

Vains fantômes d'État, évanouissez-vous!

Si d'un péril pressant la terreur vous fit naître,

Avec ce péril même il vous faut disparoître[930],400

Semblables à ces vœux dans l'orage formés,

Qu'efface un prompt oubli quand les flots sont calmés.

Et vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée,

Recours des impuissants, haine dissimulée,

Digne vertu des rois, noble secret de cour,405

Éclatez, il est temps, et voici notre jour.

Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes,

Mais telle que je suis et telle que vous êtes.

Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser:

Nous n'avons rien à craindre et rien à déguiser;410

Je hais, je règne encor. Laissons d'illustres marques

En quittant, s'il le faut, ce haut rang des monarques:

Faisons-en avec gloire un départ éclatant,

Et rendons-le funeste à celle qui l'attend.

C'est encor, c'est encor cette même ennemie415

Qui cherchoit ses honneurs dedans mon infamie,

Dont la haine à son tour croit me faire la loi,

Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi.

Tu m'estimes bien lâche, imprudente rivale,

Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale,420

Qu'il souffre qu'un hymen qu'on t'a promis en vain

Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.

Vois jusqu'où m'emporta l'amour du diadème;

Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même:

Tremble, te dis-je; et songe, en dépit du traité[931],425

Que pour t'en faire un don je l'ai trop acheté.