SCÈNE PREMIÈRE.

ANTIOCHUS, RODOGUNE.

RODOGUNE.

Prince, qu'ai-je entendu? parce que je soupire,

Vous présumez que j'aime, et vous m'osez le dire!

Est-ce un frère, est-ce vous dont la témérité[978]

S'imagine....

ANTIOCHUS.

Apaisez ce courage irrité,

Princesse; aucun de nous ne seroit téméraire1135

Jusqu'à s'imaginer qu'il eût l'heur de vous plaire:

Je vois votre mérite et le peu que je vaux,

Et ce rival si cher connoît mieux ses défauts.

Mais si tantôt ce cœur parloit par votre bouche,

Il veut que nous croyions qu'un peu d'amour le touche,

Et qu'il daigne écouter quelques-uns de nos vœux,

Puisqu'il tient à bonheur d'être à l'un de nous deux.

Si c'est présomption de croire ce miracle,

C'est une impiété de douter de l'oracle,

Et mériter les maux où vous nous condamnez,1145

Qu'éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez.

Princesse, au nom des Dieux, au nom de cette flamme....

RODOGUNE.

Un mot ne fait pas voir jusques au fond d'une âme;

Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité

Des termes obligeants de ma civilité.1150

Je l'ai dit, il est vrai; mais quoi qu'il en puisse être,

Méritez cet amour que vous voulez connoître.

Lorsque j'ai soupiré, ce n'étoit pas pour vous;

J'ai donné ces soupires aux mânes d'un époux[979];

Et ce sont les effets du souvenir fidèle1155

Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle.

Princes, soyez ses fils, et prenez son parti.

ANTIOCHUS.

Recevez donc son cœur en nous deux réparti;

Ce cœur qu'un saint amour rangea sous votre empire,

Ce cœur pour qui le vôtre à tous moments soupire,1160

Ce cœur, en vous aimant indignement percé,

Reprend pour vous aimer le sang qu'il a versé;

Il le reprend en nous, il revit, il vous aime,

Et montre, en vous aimant, qu'il est encor le même.

Ah! Princesse, en l'état où le sort nous a mis,1165

Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses fils?

RODOGUNE.

Si c'est son cœur en vous qui revit et qui m'aime,

Faites ce qu'il feroit s'il vivoit en lui-même;

A ce cœur qu'il vous laisse oser prêter un bras:

Pouvez-vous le porter et ne l'écouter pas?1170

S'il vous explique mal ce qu'il en doit attendre,

Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre[980].

Une seconde fois il vous le dit pas moi:

Princes, il faut le venger.

ANTIOCHUS.

J'accepte cette loi.

Nommez les assassins, et j'y cours.

RODOGUNE.

Quel mystère1175

Vous fait, en l'acceptant, méconnoître une mère?

ANTIOCHUS.

Ah! si vous ne voulez voir finir nos destins,

Nommez d'autres vengeurs ou d'autres assassins.

RODOGUNE.

Ah! je vois trop régner son parti dans votre âme:

Prince, vous le prenez.

ANTIOCHUS.

Oui, je le prends, Madame;

Et j'apporte à vos pieds le plus pur de son sang,

Que la nature enferme en ce malheureux flanc.

Satisfaites vous-même à cette voix secrète

Dont la vôtre envers nous daigne être l'interprète[981]:

Exécutez son ordre, et hâtez-vous sur moi1185

De punir une reine et de venger un roi;

Mais quitte par ma mort d'un devoir si sévère,

Écoutez-en un autre en faveur de mon frère.

De deux princes unis à soupirer pour vous

Prenez l'un pour victime et l'autre pour époux;1190

Punissez un des fils des crimes de la mère,

Mais payez l'autre aussi des services du père,

Et laissez un exemple à la postérité

Et de rigueur entière et d'entière équité[982].

Quoi? n'écouterez-vous ni l'amour ni la haine?

Ne pourrai-je obtenir ni salaire ni peine?

Ce cœur qui vous adore et que vous dédaignez...

RODOGUNE.

Hélas! Prince.

ANTIOCHUS.

Est-ce encor le roi que vous plaignez[983]?

Ce soupir ne va-t-il que vers l'ombre d'un père?

RODOGUNE.

Allez, ou pour le moins rappelez votre frère:1200

Le combat pour mon âme étoit moins dangereux

Lorsque je vous avois à combattre tous deux:

Vous êtes plus fort seul que vous n'étiez ensemble;

Je vous bravois tantôt, et maintenant je tremble.

J'aime; n'abusez pas, Prince, de mon secret:1205

Au milieu de ma haine il m'échappe à regret;

Mais enfin il m'échappe, et cette retenue

Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue:

Oui, j'aime un de vous deux malgré ce grand courroux,

Et ce dernier soupir dit assez que c'est vous.1210

Un rigoureux devoir à cet amour s'oppose[984].

Ne m'en accusez point, vous en êtes la cause;

Vous l'avez fait renaître en me pressant d'un choix

Qui rompt de vos traités les favorables lois.

D'un père mort pour moi voyez le sort étrange:1215

Si vous me laissez libre, il faut que je le venge;

Et mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner,

Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner[985];

Mais ce n'est pas de vous qu'il faut que je l'attende;

Votre refus est juste autant que ma demande:1220

A force de respect votre amour s'est trahi.

Je voudrois vous haïr s'il m'avoit obéi;

Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance

Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense.

Rentrons donc sous les lois que m'impose la paix,1225

Puisque m'en affranchir c'est vous perdre à jamais.

Prince, en votre faveur je ne puis davantage:

L'orgueil de ma naissance enfle encor mon courage,

Et quelque grand pouvoir que l'amour ait sur moi,

Je n'oublierai jamais que je me dois un roi.1230

Oui, malgré mon amour, j'attendrai d'une mère

Que le trône me donne ou vous ou votre frère.

Attendant son secret vous aurez mes desirs,

Et s'il le fait régner, vous aurez mes soupirs:

C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permettre,1235

Et tout ce qu'à vos feux les miens osent promettre.

ANTIOCHUS.

Que voudrois-je de plus? son bonheur est le mien.

Rendez heureux ce frère, et je ne perdrai rien:

L'amitié le consent, si l'amour l'appréhende;

Je bénirai le ciel d'une perte si grande;1240

Et quittant les douceurs de cet espoir flottant,

Je mourrai de douleur, mais je mourrai content.

RODOGUNE.

Et moi, si mon destin entre ses mains me livre,

Pour un autre que vous s'il m'ordonne de vivre[986],

Mon amour.... Mais adieu: mon esprit se confond.1245

Prince, si votre flamme à la mienne répond,

Si vous n'êtes ingrat à ce cœur qui vous aime,

Ne me revoyez point qu'avec le diadème.