SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Mais, Monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce?

Pour sortir si matin elle a trop de paresse.1090

DORANTE.

On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver,

Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver:

J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée

Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.

CLITON.

A propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé1095

Pour servir de remède au désordre arrivé?

DORANTE.

Je me suis souvenu d'un secret que toi-même

Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême:

Un amant obtient tout quand il est libéral.

CLITON.

Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal:

Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette.

DORANTE.

Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète;

A lui faire présent mes efforts seroient vains:

Elle a le cœur trop bon; mais ses gens ont des mains;

Et bien que sur ce point elle les désavoue[439],1105

Avec un tel secret leur langue se dénoue:

Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.

A tel prix que ce soit, il m'en faut acheter[440].

Si celle-ci venoit qui m'a rendu sa lettre,

Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre;1110

Et ce sera hasard si sans beaucoup d'effort

Je ne trouve moyen de lui payer le port.

CLITON.

Certes, vous dites vrai, j'en juge par moi-même:

Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime;

Et comme c'est m'aimer que me faire présent,1115

Je suis toujours alors d'un esprit complaisant.

DORANTE.

Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne.

CLITON.

Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,

Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,

Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu.1120

DORANTE.

Contre qui?

CLITON.

L'on ne sait; mais ce confus murmure[441]

D'un air pareil au vôtre à peu près le figure;

Et si de tout le jour je vous avois quitté,

Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.

DORANTE.

Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce?1125

CLITON.

Ah! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse?

DORANTE.

Nous nous battîmes hier, et j'avois fait serment

De ne parler jamais de cet événement;

Mais à toi, de mon cœur l'unique secrétaire,

A toi, de mes secrets le grand dépositaire,1130

Je ne cèlerai rien, puisque je l'ai promis.

Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis:

Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle;

Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,

Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester1135

Qu'à la première vue il en faudroit tâter.

Hier nous nous rencontrons; cette ardeur se réveille,

Fait de notre embrassade un appel à l'oreille;

Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins,

Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins;1140

Et le perçant à jour de deux coups d'estocade

Je le mets hors d'état d'être jamais malade:

Il tombe dans son sang.

CLITON.

A ce compte il est mort?

DORANTE.

Je le laissai pour tel.

CLITON.

Certes, je plains son sort:

Il étoit honnête homme; et le ciel ne déploie....1145