SCÈNE V.
DORANTE, CLITON[721].
DORANTE.
Tu ne dis mot, Cliton.
CLITON.
Elle est belle, ou je meure!
DORANTE.
Elle te semble belle?
CLITON.
Et si parfaitement
Que j'en suis même encor dans le ravissement.
Encor dans mon esprit je la vois et l'admire,
Et je n'ai su depuis trouver le mot à dire.1150
DORANTE.
Je suis ravi de voir que mon élection[722]
Ait enfin mérité ton approbation.
CLITON.
Ah! plût à Dieu, Monsieur, que ce fût la servante!
Vous verriez comme quoi je la trouve charmante,
Et comme pour l'aimer je ferois le mutin.1155
DORANTE.
Admire en cet amour la force du destin.
CLITON.
J'admire bien plutôt votre adresse ordinaire,
Qui change en un moment cette dame en lingère.
DORANTE.
C'étoit nécessité dans cette occasion,
De crainte que Philiste eût quelque vision,1160
S'en formât quelque idée, et la pût reconnoître.
CLITON.
Cette métamorphose est de vos coups de maître;
Je n'en parlerai plus, Monsieur, que cette fois;
Mais en un demi-jour comptez déjà pour trois.
Un coupable honnête homme, un portrait, une dame,1165
A son premier métier rendent soudain votre âme;
Et vous savez mentir par générosité,
Par adresse d'amour, et par nécessité.
Quelle conversion!
DORANTE.
Tu fais bien le sévère.
CLITON.
Non, non, à l'avenir je fais vœu de m'en taire: 1170
J'aurois trop à compter.
DORANTE.
Conserver un secret,
Ce n'est pas tant mentir qu'être amoureux discret;
L'honneur d'une maîtresse aisément y dispose.
CLITON.
Ce n'est qu'autre prétexte et non pas autre chose.
Croyez-moi, vous mourrez, Monsieur, dans votre peau,
Et vous mériterez cet illustre tombeau,
Cette digne oraison que naguère j'ai faite[723]:
Vous vous en souvenez, sans que je la répète[724].
DORANTE.
Pour de pareils secrets peut-on s'en garantir[725]?
Et toi-même, à ton tour, ne crois-tu point mentir[726]? 1180
L'occasion convie, aide, engage, dispense;
Et pour servir un autre on ment sans qu'on y pense.
CLITON.
Si vous m'y surprenez, étrillez-y-moi bien.
DORANTE.
Allons trouver Philiste, et ne jurons de rien.
FIN DU TROISIÈME ACTE.