SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer,1755

Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer:

Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre;

Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre,

Indigne que je suis d'un César pour époux,

Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous.1760

CÉSAR

Reine, ces vains projets sont le seul avantage

Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage:

Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins;

Et s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins.

Les Dieux empêcheront l'effet de ces augures,1765

Et mes félicités n'en seront pas moins pures,

Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs,

Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs,

Et que votre bonté, sensible à ma prière,

Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.1770

On aura pu vous dire avec quel déplaisir

J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir;

Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre

Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre.

Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu,1775

Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu.

Oh! honte pour César, qu'avec tant de puissance,

Tant de soins de vous rendre entière obéissance[248],

Il n'ait pu toutefois, en ces événements,

Obéir au premier de vos commandements!1780

Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes

Malgré tous nos efforts savent punir les crimes;

Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux,

Puisque par cette mort l'Égypte est toute à vous.

CLÉOPATRE

Je sais que j'en reçois un nouveau diadème,1785

Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même;

Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité

Que l'aigreur soit mêlée à la félicité,

Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,

Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes,

Et si voyant sa mort due à sa trahison,

Je donne à la nature ainsi qu'à la raison.

Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche,

Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;

J'en ressens dans mon âme un murmure secret,1795

Et ne puis remonter au trône sans regret[249].

ACHORÉE

Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine,

Par des cris redoublés demande à voir sa reine,

Et tout impatient déjà se plaint aux cieux

Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux.1800

CÉSAR

Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire:

Princesse, allons par là commencer votre empire.

Fasse le juste ciel, propice à mes desirs,

Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs,

Et puissent ne laisser dedans votre pensée1805

Que l'image des traits dont mon âme est blessée!

Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour

Préparent pour demain la pompe d'un beau jour,

Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée

Couronne Cléopatre et m'apaise Pompée,1810

Élève à l'une un trône, à l'autre des autels,

Et jure à tous les deux des respects immortels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.