SCÈNE V.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE.

Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade

Me mettroit hors d'haleine, et me feroit malade.550

Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments!

DORANTE.

Paris semble à mes yeux un pays de romans.

J'y croyois ce matin voir une île enchantée[385]:

Je la laissai déserte, et la trouve habitée;

Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,555

En superbes palais a changé ses buissons.

GÉRONTE.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses[386];

Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal

Aux superbes dehors du palais Cardinal[387].560

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime?

DORANTE.

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.

GÉRONTE.

Comme de mon hymen il n'est sorti que toi,

Et que je te vois prendre un périlleux emploi,

Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie[388],

Et force à tous moments de négliger la vie,570

Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu,

Pour te faire marcher un peu plus retenu,

Je te veux marier.

DORANTE.

Oh! ma chère Lucrèce!

GÉRONTE.

Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse,

Honnête, belle, riche[389].

DORANTE.

Ah! pour la bien choisir,575

Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.

GÉRONTE.

Je la connois assez: Clarice est belle et sage

Autant que dans Paris il en soit de son âge;

Son père de tout temps est mon plus grand ami,

Et l'affaire est conclue.

DORANTE.

Ah! Monsieur, j'en frémi[390]:580

D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse!

GÉRONTE.

Fais ce que je t'ordonne.

DORANTE.

Il faut jouer d'adresse.

Quoi? Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats

Acquérir quelque nom, et signaler mon bras....

GÉRONTE.

Avant qu'être au hasard un autre bras t'immole,585

Je veux dans ma maison avoir qui m'en console;

Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang[391],

Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang:

En un mot, je le veux.

DORANTE.

Vous êtes inflexible!

GÉRONTE.

Fais ce que je te dis.

DORANTE.

Mais s'il est impossible[392]?590

GÉRONTE.

Impossible! et comment?

DORANTE.

Souffrez qu'aux yeux de tous

Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux.

Je suis....

GÉRONTE.

Quoi?

DORANTE.

Dans Poitiers....

GÉRONTE.

Parle donc, et te lève.

DORANTE.

Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.

GÉRONTE.

Sans mon consentement?

DORANTE.

On m'a violenté:595

Vous ferez tout casser par votre autorité,

Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée

Par la fatalité la plus inopinée....

Ah! si vous le saviez[393]!

GÉRONTE.

Dis, ne me cache rien.

DORANTE.

Elle est de fort bon lieu, mon père; et pour son bien,

S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite....

GÉRONTE.

Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite.

Elle se nomme?

DORANTE.

Orphise; et son père, Armédon.

GÉRONTE.

Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom.

Mais poursuis.

DORANTE.

Je la vis presque à mon arrivée.605

Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée,

Tant elle avoit d'appas, et tant son œil vainqueur

Par une douce force assujettit mon cœur!

Je cherchai donc chez elle à faire connoissance;

Et les soins obligeants de ma persévérance610

Surent plaire de sorte à cet objet charmant,

Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant.

J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes;

Et j'étendis si loin mes petites conquêtes,

Qu'en son quartier souvent je me coulois sans bruit,615

Pour causer avec elle une part de la nuit.

Un soir que je venois de monter dans sa chambre

(Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre;

Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),

Ce soir même son père en ville avoit soupé;620

Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle

Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle,

Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art!)

Elle se jette au cou[394] de ce pauvre vieillard,

Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue:625

Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue;

Lui propose un parti qu'on lui venoit d'offrir.

Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir!

Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,

Que sans m'inquiéter elle plut à son père.630

Ce discours ennuyeux enfin se termina;

Le bonhomme partoit quand ma montre sonna[395];

Et lui, se retournant vers sa fille étonnée:

«Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée?

—Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer,635

Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,

N'ayant point d'horlogiers[396] au lieu de sa demeure:

Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.

—Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin.»

Alors pour me la prendre elle vient en mon coin:640

Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce,

Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse,

Fait marcher le déclin: le feu prend, le coup part;

Jugez de notre trouble à ce triste hasard.

Elle tombe par terre; et moi, je la crus morte.645

Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;

Il appelle au secours, il crie à l'assassin:

Son fils et deux valets me coupent le chemin.

Furieux de ma perte, et combattant de rage,

Au milieu de tous trois je me faisois passage,650

Quand un autre malheur de nouveau me perdit;

Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.

Désarmé, je recule, et rentre: alors Orphise,

De sa frayeur première aucunement remise,

Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi,655

Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi.

Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,

Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles:

Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,

Nous croyons gagner tout à différer un peu[397].660

Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille,

D'une chambre voisine on perce la muraille:

Alors me voyant pris, il fallut composer.

(Ici[398] Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce,
avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)

GÉRONTE.

C'est-à-dire en françois qu'il fallut l'épouser?

DORANTE.

Les siens m'avoient trouvé de nuit seul avec elle,665

Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,

Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit;

A ne le faire pas ma tête en répondoit;

Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,

A mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes:

Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur[399],

Et me mettre avec elle au comble du bonheur,

Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace,

Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place.

Choisissez maintenant de me voir ou mourir,675

Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.

GÉRONTE.

Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,

Et trouve en ton malheur de telles circonstances,

Que mon amour t'excuse; et mon esprit touché

Te blâme seulement de l'avoir trop caché.680

DORANTE.

Le peu de bien qu'elle a me faisoit vous le taire.

GÉRONTE.

Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père.

Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,

Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu:

Je vais me dégager du père de Clarice.685