SCÈNE V.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Comment va maintenant l'amour ou la folie[662]?

Cette dame obligeante au visage inconnu,

Qui s'empare des cœurs avec son revenu,

Est-elle encore aimable? a-t-elle encor des charmes?

Par générosité lui rendons-nous les armes[663]?

DORANTE.

Cliton, je la tiens belle, et m'ose figurer

Qu'elle n'a rien en soi qu'on ne puisse adorer.

Qu'en imagines-tu?

CLITON.

J'en fais des conjectures

Qui s'accordent fort mal avecque vos figures.660

Vous payer par avance, et vous cacher son nom,

Quoi que vous présumiez, ne marque rien de bon.

A voir ce qu'elle a fait, et comme elle procède,

Je jurerois, Monsieur, qu'elle est ou vieille ou laide,

Peut-être l'une et l'autre, et vous a regardé665

Comme un galant commode, et fort incommodé[664].

DORANTE.

Tu parles en brutal.

CLITON.

Vous, en visionnaire.

Mais si je disois vrai, que prétendez-vous faire?

DORANTE.

Envoyer et la dame et les amours au vent.

CLITON.

Mais vous avez reçu: quiconque prend se vend.670

DORANTE.

Quitte pour lui jeter son argent à la tête.

CLITON.

Le compliment est doux et la défaite honnête.

Tout de bon à ce coup vous êtes converti:

Je le soutiens, Monsieur, le proverbe a menti.

Sans scrupule autrefois, témoin votre Lucrèce,675

Vous emportiez l'argent, et quittiez la maîtresse;

Mais Rome vous a fait si grand homme de bien,

Qu'à présent vous voulez rendre à chacun le sien:

Vous vous êtes instruit des cas de conscience.

DORANTE.

Tu m'embrouilles l'esprit fauté de patience.680

Deux ou trois jours peut-être, un peu plus, un peu moins,

Éclairciront ce trouble, et purgeront ces soins[665].

Tu sais qu'on m'a promis que la beauté qui m'aime

Viendra me rapporter sa réponse elle-même;

Vois déjà sa servante, elle revient.

CLITON.

Tant pis:685

Dussiez-vous enrager, c'est ce que je vous dis.

Si fréquente ambassade, et maîtresse invisible,

Sont de ma conjecture une preuve infaillible.

Voyons ce qu'elle veut, et si son passe-port

Est aussi bien fourni comme au premier abord.690

DORANTE.

Veux-tu qu'à tous moments il pleuve des pistoles?

CLITON.

Qu'avons-nous sans cela besoin de ses paroles?