SCÈNE VI.

CLÉOPATRE, SÉLEUCUS.

CLÉOPATRE.

Savez-vous, Séleucus, que je me suis vengée?

SÉLEUCUS.

Pauvre princesse, hélas!

CLÉOPATRE.

Vous déplorez son sort!1405

Quoi? l'aimiez-vous?

SÉLEUCUS.

Assez pour regretter sa mort.

CLÉOPATRE.

Vous lui pouvez servir encor d'amant fidèle;

Si j'ai su me venger, ce n'a pas été d'elle.

SÉLEUCUS.

Oh ciel! et de qui donc, Madame?

CLÉOPATRE.

C'est de vous,

Ingrat, qui n'aspirez qu'à vous voir son époux;1410

De vous, qui l'adorez en dépit d'une mère;

De vous, qui dédaignez de servir ma colère;

De vous, de qui l'amour, rebelle à mes desirs,

S'oppose à ma vengeance, et détruit mes plaisirs.

SÉLEUCUS.

De moi!

CLÉOPATRE.

De toi, perfide! Ignore, dissimule1415

Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle;

Et si pour l'ignorer tu crois t'en garantir,

Du moins en l'apprenant commence à le sentir.

Le trône étoit à toi par le droit de naissance;

Rodogune avec lui tomboit en ta puissance;1420

Tu devois l'épouser, tu devois être roi!

Mais comme ce secret n'est connu que de moi,

Je puis, comme je veux, tourner le droit d'aînesse,

Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

SÉLEUCUS.

A mon frère?

CLÉOPATRE.

C'est lui que j'ai nommé l'aîné.1425

SÉLEUCUS.

Vous ne m'affligez point de l'avoir couronné;

Et par une raison qui vous est inconnue,

Mes propres sentiments vous avoient prévenue:

Les biens que vous m'ôtez n'ont point d'attraits si doux

Que mon cœur n'ait donnés à ce frère avant vous[994];1430

Et si vous bornez là toute votre vengeance,

Vos desirs et les miens seront d'intelligence.

CLÉOPATRE.

C'est ainsi qu'on déguisé un violent dépit;

C'est ainsi qu'une feinte au dehors l'assoupit[995],

Et qu'on croit amuser de fausses patiences1435

Ceux dont en l'âme on craint les justes défiances.

SÉLEUCUS.

Quoi? je conserverois quelque courroux secret!

CLÉOPATRE.

Quoi? lâche, tu pourrois la perdre sans regret?

Elle de qui les Dieux te donnoient l'hyménée?

Elle dont tu plaignois la perte imaginée?1440

SÉLEUCUS.

Considérer sa perte avec compassion,

Ce n'est pas aspirer à sa possession.

CLÉOPATRE.

Que la mort la ravisse, ou qu'un rival l'emporte,

La douleur d'un amant est également forte;

Et tel qui se console après l'instant fatal[996],1445

Ne sauroit voir son bien aux mains de son rival:

Piqué jusques au vif, il tâche à le reprendre;

Il fait de l'insensible, afin de mieux surprendre;

D'autant plus animé, que ce qu'il a perdu

Par rang ou par mérite à sa flamme étoit dû.1450

SÉLEUCUS.

Peut-être; mais enfin, par quel amour de mère

Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère?

Prenez-vous intérêt à la faire éclater?

CLÉOPATRE.

J'en prends à la connoître, et la faire avorter;

J'en prends à conserver malgré toi mon ouvrage1455

Des jaloux attentats de ta secrète rage.

SÉLEUCUS.

Je le veux croire ainsi; mais quel autre intérêt

Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous plaît?

Qui des deux vous doit croire, et par quelle justice

Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice,1460

Et que du même amour dont nous sommes blessés

Il soit récompensé, quand vous m'en punissez?

CLÉOPATRE.

Comme reine, à mon choix je fais justice ou grâce,

Et je m'étonne fort d'où vous vient cette audace,

D'où vient qu'un, fils, vers moi noirci de trahison,1465

Ose de mes faveurs me demander raison.

SÉLEUCUS.

Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes:

Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites;

Et je vois quel amour vous avez pour tous deux,

Plus que vous ne pensez et plus que je ne veux:1470

Le respect me défend d'en dire davantage.

Je n'ai ni faute d'yeux ni faute de courage,

Madame; mais enfin n'espérez voir en moi[997]

Qu'amitié pour mon frère, et zèle pour mon roi.

Adieu.