SCÈNE VIII.

LUCRÈCE, SABINE[456].

SABINE.

Que je vais bientôt voir une fille contente!

Mais la voici déjà; qu'elle est impatiente!

Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet[457].1355

LUCRÈCE.

Eh bien! que t'ont conté le maître et le valet?

SABINE.

Le maître et le valet m'ont dit la même chose.

Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.

LUCRÈCE, après avoir lu.

Dorante avec chaleur fait le passionné;

Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné,1360

Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.

SABINE.

Je ne les crois non plus; mais j'en crois ses pistoles.

LUCRÈCE.

Il t'a donc fait présent?

SABINE.

Voyez.

LUCRÈCE.

Et tu l'as pris?

SABINE.

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,

Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,1365

J'en ai pris les témoins les plus indubitables;

Et je remets, Madame, au jugement de tous

Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,

Et si ce traitement marque une âme commune.

LUCRÈCE.

Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune;1370

Mais comme en l'acceptant tu sors de ton devoir,

Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.

SABINE.

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre?

LUCRÈCE.

Dis-lui que sans la voir, j'ai déchiré sa lettre.

SABINE.

O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous!1375

LUCRÈCE.

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux;

Conte-lui dextrement le naturel des femmes;

Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes[458];

Et l'avertis surtout des heures et des lieux

Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux[459].1380

Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure.

SABINE.

Ah! si vous connoissiez les peines qu'il endure,

Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint;

Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.

LUCRÈCE.

Pour apaiser les maux que cause cette plainte,1385

Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte;

Et sache entre les deux toujours le modérer,

Sans m'engager à lui ni le désespérer.