ACTE V.

SCÈNE I.

....[ [475] Phinée y paroît le premier, mais un peu refroidi de la violence de ses derniers sentiments. Ammon a beau lui donner avis que Persée est presque seul dans le temple de Junon, et qu'il peut aisément l'immoler à cette déesse, qui ne manquera pas d'agréer cette victime: la seule pensée que ce sacrifice déplairoit à la divinité qu'il adore lui fait rejeter ou du moins retarder l'exécution de ce dessein. Il veut faire encore un effort auprès d'elle avant que de courir à sa vengeance. Il s'imagine qu'elle l'aime encore dans l'âme, que quatre ans de service ne sont pas si aisément effacés, et que le trouble où elle étoit au sortir du péril, le commandement de ses parents, et sa reconnoissance envers son libérateur, ont plus agi que son inclination, en tout ce qu'elle a fait à son préjudice. Il espère que ses soupirs et ses larmes pourront encore toucher un cœur qui a été longtemps à lui, et s'il peut gagner sur elle que son mariage se diffère d'un jour ou deux, il ne doute point qu'ensuite il n'ait assez de pouvoir pour le rompre tout à fait. Il ne quitte pas toutefois la résolution de se venger sur son rival, s'il ne peut rien obtenir d'Andromède, et dans cette pensée il congédie Ammon à la vue de la Reine et de cette princesse, et l'envoie tenir ses amis tous prêts pour en venir aux extrémités, s'il en est besoin.

SCÈNE II.

Il fait de nouvelles submissions à ce cher objet, et en est d'autant plus maltraité qu'elles sont deux à le mépriser. Il mourra content, pourvu qu'Andromède lui veuille dire seulement qu'elle change forcée, et qu'il y a plus d'obéissance que d'amour en son changement; mais il perd temps, et cette foible satisfaction lui est refusée. La Reine surtout l'outrage avec excès, en lui reprochant qu'il a renoncé lâchement au pouvoir qu'Andromède lui avoit donné dans son cœur, et qu'il a mieux aimé sortir de la place que de la défendre; mais ce reproche l'irrite bien moins que l'estime qu'elle fait de Persée. Ce nom seul rejette la fureur dans son âme: il s'oppose violemment à ce qu'elle dit de son mérite, et ravale autant qu'il peut sa victoire, qu'il ne sauroit croire glorieuse, puisqu'elle étoit sans péril pour lui, et que ce cheval ailé le mettoit hors des atteintes de ce monstre. La Reine lui réplique que les Dieux n'auroient pas manqué de le favoriser d'un pareil secours, s'ils avoient vu en lui autant de vertu qu'en ce héros. Andromède prend la parole, et proteste à ce malheureux qu'elle veut oublier la victoire de son rival, et le péril dont il l'a garantie, pour ne juger de l'un et de l'autre que par ce qui s'est passé depuis le combat. Elle fait voir la différence de leur mérite par celle qui se rencontre entre les respects extraordinaires de ce héros victorieux et les violences de Phinée, qui veut l'obtenir malgré les Dieux, malgré ses parents, et malgré elle. Elle passe ensuite à de nouveaux dédains, par lesquels elle achève de mettre au désespoir ce furieux, qui se retire en menaçant, et fait place au Roi qui sort du temple.

SCÈNE III.

Le Roi et la Reine s'entre-rendent compte de leurs sacrifices, dont ils n'ont rapporté que des présages heureux et des auspices favorables.

SCÈNE IV.

Aglante, une des filles de la Reine, trouble leur joie en leur apprenant que Persée a été environné par les amis de son rival, comme il sortoit du temple de Junon, et que ceux qui l'accompagnoient se sont incontinent rendus, à la réserve de deux ou trois, sur qui Phinée a crié main basse en arrivant. Le Roi tâche à remettre l'esprit de ces princesses par cette considération, que les Dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait, et qu'ils feront encore un miracle pour ce héros. Il leur parle en vain jusqu'à ce que

SCÈNE V.

Phorbas arrive, et leur apporte une autre nouvelle, qui les réjouit. Il leur dit que ce héros, prêt à succomber sous le nombre, s'est enfin servi de sa monstrueuse tête de Méduse, dont la vue a aussitôt converti en pierre tous ces assassins.

SCÈNE VI.

Persée le suit, et à peine a-t-il ouvert la bouche pour demander pardon au Roi de la perte d'un prince de son sang, à laquelle il a été forcé par sa violence, que ce monarque ne peut souffrir cette submission, et l'assure que cet attentat l'avoit dégradé du rang que sa naissance lui donnoit. Loin de se fâcher de son malheur, il ne témoigne que joie de sa punition, et convie ce héros avec ces princesses à venir dans ce temple achever leur bonheur par un mariage si desiré; mais sitôt qu'ils se présentent pour y entrer, les portes se ferment d'elles-mêmes; et comme ils sont étonnés de ce nouveau prodige,

SCÈNE VII.

Mercure descend au milieu de l'air, pour leur dire que ce n'est qu'une marque d'un bonheur plus grand, qu'ils vont apprendre de Jupiter même, et regagne aussitôt le ciel avec la même vitesse qu'il étoit descendu. Après quoi le chœur de la musique redouble ses vœux par cet hymne, qu'il adresse à ce Dieu, qu'ils attendent tous avec impatience:

Maître des Dieux, hâte-toi de paroître[ [476]...

SCÈNE VIII.

Jupiter demeure au milieu de l'air, d'où il apprend à ces princes et à leurs peuples que la terre n'est pas digne des noces de son fils, et que cet honneur appartient au ciel, où ils doivent servir de nouvelles constellations. Junon, pour marque de son consentement, fait prendre place au Roi et à ce héros auprès d'elle; Neptune fait le même honneur à la Reine et à sa fille, et tous ensemble remontent dans ce ciel qui les attend, cependant que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers, qui viennent d'être prononcés par Jupiter:

Allez, amants, allez sans jalousie[ [477]....

Voilà une simple et nue description, tant des machines que des théâtres, qui ont ravi tout le monde à la représentation d'Andromède. Toute la gloire en est due au sieur Torelli[ [478], qui s'est surpassé lui-même en l'exécution des desseins que je lui ai proposés, et je me suis souvent étonné comme il s'est pu si heureusement démêler sans confusion d'un si grand embarras. Ceux qui en voudront un récit plus étendu et plus riche, le trouveront dans l'Extraordinaire qu'en a dressé le sieur Renaudot avec beaucoup d'éloquence et de doctrine[ [479]. Aussi l'a-t-il fait pour être conservé dans ses mémoires, et porter jusqu'aux étrangers[ [480] la nouvelle de la pompe où nous savons faire monter les spectacles publics. J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la pièce entière, pour servir à soulager la plupart de mes spectateurs, qui pour mieux satisfaire la vue par les grâces de la perspective, se placent dans les loges les plus éloignées, où beaucoup de vers échappant à leur oreille ne leur laissent pas bien comprendre la suite de mon dessein. J'y ai mêlé les paroles qui se chantent en musique, et qu'il est impossible d'entendre quand plusieurs voix ensemble les prononcent, et j'ai cru être d'autant plus obligé à donner ceci sans aucuns ornements de l'éloquence, que c'est en faire un mauvais usage, que de les employer à décrire et exagérer l'excellence de son propre travail, n'y ayant rien de si bienséant à un homme qui parle de soi-même que la modestie.