SCÈNE II.

CASSIOPE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE PEUPLE.

CASSIOPE.

Me voici, qui seule ait fait le crime;

Me voici, justes Dieux, prenez votre victime: 885

S'il est quelque justice encore parmi vous,

C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux.

Punir les innocents, et laisser les coupables,

Inhumains! est-ce en être, est-ce en être capables?

A moi tout le supplice, à moi tout le forfait. 840

Que faites-vous, cruels? qu'avez-vous presque fait?

Andromède est ici votre plus rare ouvrage;

Andromède est ici votre plus digne image;

Elle rassemble en soi vos attraits divisés:

On vous connoîtra moins si vous la détruisez. 845

Ah! je découvre enfin d'où provient tant de haine:

Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine;

Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants,

Elle auroit plus que vous et d'autels et d'encens;

Chacun préféreroit le portrait au modèle, 850

Et bientôt l'univers n'adoreroit plus qu'elle.

ANDROMÈDE.

En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux,

Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous?

Faut-il encor ce comble à des malheurs extrêmes?

Qu'espérez-vous, Madame, à force de blasphèmes? 855

CASSIOPE.

Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi;

Mais je ne les irrite, hélas! que contre toi:

Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes;

Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes;

Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels Dieux, 860

Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux.

Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie,

C'est percer de mon cœur la plus tendre partie;

Que je souffre bien plus en te voyant périr,

Et qu'ils me feroient grâce en me faisant mourir. 865

Ma fille, c'est donc là cet heureux hyménée,

Cette illustre union par Vénus ordonnée,

Qu'avecque tant de pompe il falloit préparer,

Et que ces mêmes Dieux devoient tant honorer!

Ce que nos yeux ont vu n'étoit-ce donc qu'un songe,

Déesse? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge?

Nous aurois-tu parlé sans l'aveu du Destin?

Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une fin?

Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses?

Si contre elle l'envie émeut quelques déesses, 875

L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de Dieux?

Sont-ils tous devenus ou sans cœur, ou sans yeux?

Le maître souverain de toute la nature

Pour de moindres beautés a changé de figure;

Neptune a soupiré pour de moindres appas; 880

Elle en montre à Phébus que Daphné n'avoit pas;

Et l'Amour en Psyché voyoit bien moins de charmes,

Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.

Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer,

Ma fille? au vif éclat qu'ils sèment dans la mer, 885

Les tritons amoureux, malgré leurs Néréides,

Devroient déjà sortir de leurs grottes humides,

Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer,

Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser,

Et de ses os brisés, de sa rage étouffée, 890

Au pied de ton rocher t'élever un trophée.

ANDROMÈDE,
voyant venir le monstre de loin.

Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir?

Vous hâtez mon supplice au lieu de m'affranchir.

Vous appelez le monstre. Ah! du moins à sa vue

Quittez la vanité qui m'a déjà perdue. 895

Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir.

Il vient: consolez-vous, et me laissez mourir.

CASSIOPE.

Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phinée,

Pour sauver la beauté qui t'étoit destinée;

Parois, il en est temps; viens en dépit des Dieux 900

Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux;

L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie;

Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie?

ANDROMÈDE.

Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur;

Mais sans doute, Madame, il est mort de douleur; 905

Et comme il a du cœur et sait que je l'adore,

Il périroit ici, s'il respiroit encore.

CASSIOPE.

Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter.

Toi donc, qui plus que lui t'osois tantôt vanter,

Viens, amant inconnu, dont la haute origine, 910

Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine;

Viens en donner la preuve, et par un prompt secours,

Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours;

Supplante ton rival par une illustre audace;

Viens à droit de conquête en occuper la place: 915

Andromède est à toi si tu l'oses gagner[ [605].

Quoi? lâches, le péril vous la fait dédaigner!

Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes!

Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes

Faire servir l'effort de nos bras impuissants 920

D'exemple et de reproche à leurs feux languissants;

Faisons ce que tous deux devroient faire avec joie;

Détournons sa fureur dessus une autre proie:

Heureuse si mon sang la pouvoit assouvir!

Allons. Mais qui m'arrête? Ah! c'est mal me servir. 925

(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)