SCÈNE III.

PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE[ [959].

PRUSIAS.

Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche.

Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche;

Mais donnons quelque chose à Rome, qui se plaint,

Et tâchons d'assurer la Reine, qui te craint. 1310

J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle;

Et je ne veux pas voir cette haine éternelle,

Ni que des sentiments que j'aime à voir durer

Ne règnent dans mon cœur que pour le déchirer.

J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature, 1315

Être père et mari dans cette conjoncture....

NICOMÈDE.

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi?

Ne soyez l'un ni l'autre.

PRUSIAS.

Et que dois-je être?

NICOMÈDE.

Roi.

Reprenez hautement ce noble caractère.

Un véritable roi n'est ni mari ni père; 1320

Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez;

Rome vous craindra plus que vous ne la craignez.

Malgré cette puissance et si vaste et si grande[ [960],

Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende,

Combien en me perdant elle espère gagner, 1325

Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.

PRUSIAS.

Je règne donc, ingrat! puisque tu me l'ordonnes:

Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes.

Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi:

Je ne suis plus ton père, obéis à ton roi. 1330

NICOMÈDE.

Si vous étiez aussi le roi de Laodice,

Pour l'offrir à mon choix avec quelque justice,

Je vous demanderois le loisir d'y penser;

Mais enfin pour vous plaire, et ne pas l'offenser,

J'obéirai, Seigneur, sans répliques frivoles, 1335

A vos intentions, et non à vos paroles.

A ce frère si cher transportez tous mes droits,

Et laissez Laodice en liberté du choix.

Voilà quel est le mien.

PRUSIAS.

Quelle bassesse d'âme,

Quelle fureur t'aveugle en faveur d'une femme[ [961]? 1340

Tu la préfères, lâche! à ces prix glorieux

Que ta valeur unit au bien de tes aïeux!

Après cette infamie es-tu digne de vivre?

NICOMÈDE.

Je crois que votre exemple est glorieux à suivre:

Ne préférez-vous pas une femme à ce fils 1345

Par qui tous ces États aux vôtres sont unis?

PRUSIAS.

Me vois-tu renoncer pour elle au diadème?

NICOMÈDE.

Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-même?

Que cédé-je à mon frère en cédant vos États?

Ai-je droit d'y prétendre avant votre trépas? 1350

Pardonnez-moi ce mot, il est fâcheux à dire,

Mais un monarque enfin comme un autre homme expire;

Et vos peuples alors, ayant besoin d'un roi,

Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi.

Seigneur, nous n'avons pas si grande ressemblance,

Qu'il faille de bons yeux pour y voir différence;

Et ce vieux droit d'aînesse est souvent si puissant,

Que pour remplir un trône il rappelle un absent.

Que si leurs sentiments se règlent sur les vôtres,

Sous le joug de vos lois j'en ai bien rangé d'autres; 1360

Et dussent vos Romains en être encor jaloux,

Je ferai bien pour moi ce que j'ai fait pour vous.

PRUSIAS.

J'y donnerai bon ordre.

NICOMÈDE.

Oui, si leur artifice

De votre sang par vous se fait un sacrifice;

Autrement vos États à ce prince livrés 1365

Ne seront en ses mains qu'autant que vous vivrez.

Ce n'est point en secret que je vous le déclare;

Je le dis à lui-même, afin qu'il s'y prépare:

Le voilà qui m'entend.

PRUSIAS.

Va, sans verser mon sang,

Je saurai bien, ingrat! l'assurer en ce rang; 1370

Et demain....