SCÈNE IV.
VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.
MARCELLE.
Jusques à quand, Seigneur, voulez-vous qu'abusée
Au mépris d'un ingrat je demeure exposée,
Et qu'un fils arrogant sous votre autorité
Outrage votre femme avec impunité?
Sont-ce là les douceurs, sont-ce là les caresses
Qu'en faisoient à ma fille espérer vos promesses,280
Et faut-il qu'un amour conçu par votre aveu
Lui coûte enfin la vie et vous touche si peu?
VALENS.
Plût aux Dieux que mon sang eût de quoi satisfaire
Et l'amour de la fille et l'espoir de la mère,
Et qu'en le répandant je lui pusse gagner285
Ce cœur dont l'insolence ose la dédaigner!
Mais de ses volontés le ciel est le seul maître:
J'ai promis de l'amour, il le doit faire naître.
Si son ordre n'agit, l'effet ne s'en peut voir,
Et je pense être quitte y faisant mon pouvoir.290
MARCELLE.
Faire votre pouvoir avec tant d'indulgence[ [54],
C'est avec son orgueil être d'intelligence;
Aussi bien que le fils, le père m'est suspect,
Et vous manquez de foi, comme lui de respect.
Ah! si vous déployiez[ [55] cette haute puissance295
Que donnent aux parents les droits de la naissance....
VALENS.
Si la haine et l'amour lui doivent obéir,
Déployez-la, Madame, à le faire haïr.
Quel que soit le pouvoir d'un père en sa famille,
Puis-je plus sur mon fils que vous sur votre fille?300
Et si vous n'en pouvez vaincre la passion[ [56],
Dois-je plus obtenir sur tant d'aversion[ [57]?
MARCELLE.
Elle tâche à se vaincre, et son cœur y succombe;
Et l'effort qu'elle y fait la jette sous la tombe.
VALENS.
Elle n'a toutefois que l'amour à dompter;305
Et Placide bien moins se pourroit surmonter,
Puisque deux passions le font être rebelle:
L'amour pour Théodore, et la haine pour elle.
MARCELLE.
Otez-lui Théodore; et son amour dompté,
Vous dompterez sa haine avec facilité.310
VALENS.
Pour l'ôter à Placide il faut qu'elle se donne.
Aime-t-elle quelque autre?
MARCELLE.
Elle n'aime personne.
Mais qu'importe, Seigneur, qu'elle écoute aucuns vœux?
Ce n'est pas son hymen, c'est sa mort que je veux.
VALENS.
Quoi, Madame? abuser ainsi de ma puissance!315
A votre passion immoler l'innocence!
Les Dieux m'en puniroient.
MARCELLE.
Trouvent-ils innocents
Ceux dont l'impiété leur refuse l'encens?
Prenez leur intérêt: Théodore est chrétienne:
C'est la cause des Dieux, et ce n'est plus la mienne.320
VALENS.
Souvent la calomnie....
MARCELLE.
Il n'en faut plus parler,
Si vous vous préparez à le dissimuler.
Devenez protecteur de cette secte impie
Que l'Empereur jamais ne crut digne de vie;
Vous pouvez en ces lieux vous en faire l'appui[ [58];325
Mais songez qu'il me reste un frère auprès de lui[ [59].
VALENS.
Sans en importuner l'autorité suprême,
Si je vous suis suspect, n'en croyez que vous-même:
Agissez en ma place, et faites-la venir[ [60];
Quand vous la convaincrez, je saurai la punir;330
Et vous reconnoîtrez que dans le fond de l'âme
Je prends comme je dois l'intérêt d'une femme.
MARCELLE.
Puisque vous le voulez, j'oserai la mander:
Allez-y, Stéphanie, allez sans plus tarder.
(Stéphanie s'en va, et Marcelle continue à parler à Valens.)
Et si l'on m'a flattée avec un faux indice,335
Je vous irai moi-même en demander justice.
VALENS.
N'oubliez pas alors que je la dois à tous,
Et même à Théodore, aussi bien comme à vous.
MARCELLE.
N'oubliez pas non plus quelle est votre promesse.
(Valens s'en va, et Marcelle continue.)
Il est temps que Flavie ait part à l'allégresse:340
Avec cette espérance allons la soulager.
Et vous, Dieux, qu'avec moi j'entreprends de venger,
Agréez ma victime, et pour finir ma peine,
Jetez un peu d'amour où règne tant de haine;
Ou si c'est trop pour nous qu'il soupire à son tour[ [61], 345
Jetez un peu de haine où règne tant d'amour.
FIN DU PREMIER ACTE