SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, PERSÉE, chœur de Nymphes, suite de Persée.

PERSÉE.

Que me permettez-vous, Madame, d'espérer?

Mon amour jusqu'à vous a-t-il lieu d'aspirer[ [627]?

Et puis-je, en cet illustre et charmante journée,

Prétendre jusqu'au cœur que possédoit Phinée? 1055

ANDROMÈDE.

Laissez-moi l'oublier, puisqu'on me donne à vous;

Et s'il l'a possédé, n'en soyez point jaloux[ [628].

Le choix du Roi l'y mit, le choix du Roi l'en chasse;

Ce même choix du Roi vous y donne sa place;

N'exigez rien de plus: je ne sais point haïr, 1060

Je ne sais point aimer, mais je sais obéir:

Je sais porter ce cœur à tout ce qu'on m'ordonne,

Il suit aveuglément la main qui vous le donne:

De sorte, grand héros, qu'après le choix du Roi,

Ce que vous demandez est plus à vous qu'à moi. 1065

PERSÉE.

Que je puisse abuser ainsi de sa puissance!

Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance!

Et de libérateur de vos rares beautés

M'élever en tyran dessus vos volontés!

Princesse, mon bonheur vous auroit mal servie, 1070

S'il vous faisoit esclave en vous rendant la vie,

Et s'il n'avoit sauvé des jours si précieux[ [629]

Que pour les attacher sous un joug odieux.

C'est aux courages bas, c'est aux amants vulgaires,

A faire agir pour eux l'autorité des pères. 1075

Souffrez à mon amour des chemins différents.

J'ai vu parler pour moi les Dieux et vos parents;

Je sens que mon espoir s'enfle de leur suffrage;

Mais je n'en veux enfin tirer autre avantage

Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux[ [630] 1080

Du choix de vos parents et du vouloir des Dieux.

Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même;

Et comme enfin c'est vous, et non pas moi, que j'aime[ [631],

J'aime mieux m'exposer à perdre un bien si doux,

Que de vous obtenir d'un autre que de vous. 1085

Je garde cet espoir et hasarde le reste,

Et me soit votre choix ou propice ou funeste,

Je bénirai l'arrêt qu'en feront vos desirs,

Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs.

Remplissez mon espoir ou trompez mon attente, 1090

Je mourrai sans regret, si vous vivez contente;

Et mon trépas n'aura que d'aimables moments,

S'il vous ôte un obstacle à vos contentements.

ANDROMÈDE.

C'est trop d'être vainqueur dans la même journée

Et de ma retenue et de ma destinée. 1095

Après que par le Roi vos vœux sont exaucés,

Vous parler d'obéir c'étoit vous dire assez;

Mais vous voulez douter, afin que je m'explique,

Et que votre victoire en devienne publique.

Sachez donc....

PERSÉE.

Non, Madame: où j'ai tant d'intérêt,

Ce n'est pas devant moi qu'il faut faire l'arrêt.

L'excès de vos bontés pourroit en ma présence

Faire à vos sentiments un peu de violence:

Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour,

Pourroit en ma faveur séduire votre amour; 1105

La pitié de mes maux pourroit même surprendre

Ce cœur trop généreux pour s'en vouloir défendre;

Et le moyen qu'un cœur ou séduit ou surpris

Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris?

De tout ce que j'ai fait ne voyez que ma flamme; 1110

De tout ce qu'on vous dit ne croyez que votre âme;

Ne me répondez point, et consultez-la bien;

Faites votre bonheur sans aucun soin du mien:

Je lui voudrois du mal s'il retranchoit du vôtre,

S'il vous pouvoit coûter un soupir pour quelque autre,

Et si quittant pour moi quelques destins meilleurs,

Votre devoir laissoit votre tendresse ailleurs.

Je vous le dis encor dans ma plus douce attente,

Je mourrai trop content si vous vivez contente,

Et si l'heur de ma vie ayant sauvé vos jours, 1120

La gloire de ma mort assure vos amours.

Adieu: je vais attendre ou triomphe ou supplice,

L'un comme effet de grâce, et l'autre de justice.

ANDROMÈDE.

A ces profonds respects qu'ici vous me rendez

Je ne réplique point; vous me le défendez; 1125

Mais quoique votre amour me condamne au silence,

Je vous dirai, Seigneur, malgré votre défense,

Qu'un héros tel que vous ne sauroit ignorer

Qu'ayant tout mérité, l'on doit tout espérer.