SCÈNE PREMIÈRE.

PRUSIAS, ARASPE.

PRUSIAS.

Revenir sans mon ordre, et se montrer ici! 365

ARASPE.

Sire[ [897], vous auriez tort d'en prendre aucun souci,

Et la haute vertu du prince Nicomède

Pour ce qu'on peut en craindre est un puissant remède[ [898];

Mais tout autre que lui devroit être suspect:

Un retour si soudain manque un peu de respect, 370

Et donne lieu d'entrer en quelque défiance

Des secrètes raisons de tant d'impatience.

PRUSIAS.

Je ne les vois que trop, et sa témérité

N'est qu'un pur attentat sur mon autorité:

Il n'en veut plus dépendre et croit que ses conquêtes 375

Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes;

Qu'il est lui seul sa règle, et que sans se trahir

Des héros tels que lui ne sauroient obéir[ [899].

ARASPE.

C'est d'ordinaire ainsi que ses pareils agissent:

A suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent; 380

Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats,

Souverains dans l'armée et parmi leurs soldats,

Font du commandement une douce habitude,

Pour qui l'obéissance est un métier bien rude.

PRUSIAS.

Dis tout, Araspe: dis que le nom de sujet 385

Réduit toute leur gloire en un rang trop abjet;

Que bien que leur naissance au trône les destine,

Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s'en mutine;

Qu'un père garde trop un bien qui leur est dû,

Et qui perd de son prix étant trop attendu; 390

Qu'on voit naître de là mille sourdes pratiques

Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques;

Et que si l'on ne va jusqu'à trancher le cours

De son règne ennuyeux et de ses tristes jours,

Du moins une insolente et fausse obéissance, 395

Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.

ARASPE.

C'est ce que de tout autre il faudroit redouter,

Seigneur, et qu'en tout autre il faudroit arrêter[ [900];

Mais ce n'est pas pour vous un avis nécessaire:

Le Prince est vertueux, et vous êtes bon père. 400

PRUSIAS.

Si je n'étois bon père, il seroit criminel:

Il doit son innocence à l'amour paternel;

C'est lui seul qui l'excuse et qui le justifie,

Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie,

Car je dois craindre enfin que sa haute vertu 405

Contre l'ambition n'ait en vain combattu,

Qu'il ne force en son cœur la nature à se taire.

Qui se lasse d'un roi peut se lasser d'un père;

Mille exemples sanglants nous peuvent l'enseigner:

Il n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner; 410

Et depuis qu'une fois elle nous inquiète,

La nature est aveugle, et la vertu muette.

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;

Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi:

Il n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut être; 415

Et qui me fait régner en effet est mon maître.

Pour paroître à mes yeux son mérite est trop grand:

On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.

Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'approche;

Et sa seule présence est un secret reproche: 420

Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi;

Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi;

Et que si je lui laisse un jour une couronne,

Ma tête en porte trois que sa valeur me donne.

J'en rougis dans mon âme; et ma confusion[ [901], 425

Qui renouvelle et croît à chaque occasion,

Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune,

Que qui m'en donne trois peut bien m'en ôter une;

Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut.

Juge, Araspe, où j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut.

ARASPE.

Pour tout autre que lui je sais comme s'explique

La règle de la vraie et saine politique.

Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant,

Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent[ [902]:

On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre; 435

C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre;

Et qui sait bien régner l'empêche prudemment

De mériter un juste et plus grand châtiment

Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire,

Ou les maux qu'il prépare, ou ceux qu'il pourroit faire.

Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu;

Je vous l'ai déjà dit.

PRUSIAS.

Et m'en répondras tu?

Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire

Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère?

Et le prends-tu pour homme à voir d'un œil égal 445

Et l'amour de son frère, et la mort d'Annibal?

Non, ne nous flattons point, il court à sa vengeance;

Il en a le prétexte, il en a la puissance;

Il est l'astre naissant qu'adorent mes États;

Il est le Dieu du peuple et celui des soldats. 450

Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l'autre,

Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre;

Mais ce peu qui m'en reste, encor que languissant,

N'est pas peut-être encor tout à fait impuissant.

Je veux bien toutefois agir avec adresse, 455

Joindre beaucoup d'honneur à bien peu de rudesse,

Le chasser avec gloire, et mêler doucement

Le prix de son mérite à mon ressentiment;

Mais s'il ne m'obéit, ou s'il ose s'en plaindre,

Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en voie à craindre[ [903],

Dussé-je voir par là tout l'État hasardé....

ARASPE.

Il vient.