SCÈNE PREMIÈRE.
LÉONTINE, EUDOXE.
LÉONTINE.
Voilà ce que j'ai craint de son âme enflammée. 385
EUDOXE.
S'il m'eût caché son sort, il m'auroit mal aimée.
LÉONTINE.
Avec trop d'imprudence il vous l'a révélé:
Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé;
Vous n'avez pu savoir cette grande nouvelle
Sans la dire à l'oreille à quelque âme infidèle, 390
A quelque esprit léger, ou de votre heur jaloux,
A qui ce grand secret a pesé comme à vous.
C'est par là qu'il est su, c'est par là qu'on publie
Ce prodige étonnant d'Héraclius en vie;
C'est par là qu'un tyran, plus instruit que troublé 395
De l'ennemi secret qui l'auroit accablé,
Ajoutera bientôt sa mort à tant de crimes,
Et se sacrifiera pour nouvelles victimes
Ce prince dans son sein pour son fils élevé,
Vous qu'adore son âme, et moi qui l'ai sauvé. 400
Voyez combien de maux pour n'avoir su vous taire!
EUDOXE.
Madame, mon respect souffre tout d'une mère,
Qui pour peu qu'elle veuille écouter la raison,
Ne m'accusera plus de cette trahison;
Car c'en est une enfin bien digne de supplice 405
Qu'avoir d'un tel secret donné le moindre indice.
LÉONTINE.
Et qui donc aujourd'hui le fait connoître à tous?
Est-ce le Prince, ou moi?
EUDOXE.
Ni le Prince, ni vous.
De grâce, examinez ce bruit qui vous alarme.
On dit qu'il est en vie, et son nom seul les charme: 410
On ne dit point comment vous trompâtes Phocas,
Livrant un de vos fils pour ce prince au trépas,
Ni comme après[ [308], du sien étant la gouvernante,
Par une tromperie encor plus importante,
Vous en fîtes l'échange, et prenant Martian, 415
Vous laissâtes pour fils ce prince à son tyran:
En sorte que le sien passe ici pour mon frère[ [309],
Cependant que de l'autre il croit être le père,
Et voit en Martian Léonce qui n'est plus,
Tandis que sous ce nom il aime Héraclius. 420
On diroit tout cela si par quelque imprudence
Il m'étoit échappé d'en faire confidence;
Mais pour toute nouvelle on dit qu'il est vivant;
Aucun n'ose pousser l'histoire plus avant.
Comme ce sont pour tous des routes inconnues, 425
Il semble à quelques-uns qu'il doit tomber des nues;
Et j'en sais tel qui croit, dans sa simplicité,
Que pour punir Phocas, Dieu l'a ressuscité.
Mais le voici.