SCÈNE PREMIÈRE.
ANDROMÈDE, chœur de Nymphes[ [571].
ANDROMÈDE.
Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée;
Et devant qu'il soit peu nous reverrons Phinée, 455
Que de ma propre main j'en voulois couronner
Pour les heureux avis qu'il vient de me donner.
Toutefois la faveur ne seroit pas bien grande,
Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande.
Dans l'état où le ciel nous a mis aujourd'hui, 460
C'est l'unique présent qui soit digne de lui.
Quittez, Nymphes, quittez ces peines inutiles;
L'augure déplairoit de tant de fleurs stériles:
Il faut à notre hymen des présages plus doux.
Dites-moi cependant laquelle d'entre vous.... 465
Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.
AGLANTE.
Quoi? Madame.
ANDROMÈDE.
A tes yeux je vois que tu devines.
Dis-moi donc d'entre vous laquelle a retenu
En ces lieux jusqu'ici cet illustre inconnu;
Car enfin ce n'est point sans un peu de mystère 470
Qu'un tel héros s'attache à la cour de mon père:
Quelque chaîne l'arrête et le force à tarder.
Qu'on ne perde point temps à s'entre-regarder:
Parlez, et d'un seul mot éclaircissez mes doutes.
Aucune ne répond, et vous rougissez toutes! 475
Quoi? toutes, l'aimez-vous? Un si parfait amant
Vous a-t-il su charmer toutes également?
Il n'en faut point rougir, il est digne qu'on l'aime:
Si je n'aimois ailleurs, peut-être que moi-même,
Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né, 480
Il auroit eu mon cœur, s'il n'eût été donné.
Mais j'aime trop Phinée, et le change est un crime.
AGLANTE.
Ce héros vaut beaucoup, puisqu'il a votre estime;
Mais il sait ce qu'il vaut, et n'a jusqu'à ce jour
A pas une de nous daigné montrer d'amour. 485
ANDROMÈDE.
Que dis-tu?
AGLANTE.
Pas fait même une offre de service.
ANDROMÈDE.
Ah! c'est de quoi rougir toutes avec justice;
Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur,
Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur.
CÉPHALIE.
Où les vôtres, Madame, épandent leur lumière, 490
Cette honte pour nous est assez coutumière[ [572].
Les plus vives clartés s'éteignent auprès d'eux,
Comme auprès du soleil meurent les autres feux;
Et pour peu qu'on vous voie et qu'on vous considère[ [573]
Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire. 495
ANDROMÈDE.
Vous êtes une adroite; achevez, achevez:
C'est peut-être en effet vous qui le captivez;
Car il aime, et j'en vois la preuve trop certaine.
Chaque fois qu'il me parle il semble être à la gêne;
Son visage et sa voix changent à tout propos; 500
Il hésite, il s'égare au bout de quatre mots;
Ses discours vont sans ordre; et plus je les écoute,
Plus j'entends des soupirs dont j'ignore la route.
Où vont-ils, Céphalie? où vont-ils? répondez.
CÉPHALIE.
UN PAGE, chantant sans être vu[ [574],
Qu'elle est lente, cette journée!
ANDROMÈDE.
Taisons-nous: cette voix me parle pour Phinée;
Sans doute il n'est pas loin, et veut à son retour
Que des accents si doux m'expliquent son amour.
PAGE[ [575].
Qu'elle est lente, cette journée 510
Dont la fin me doit rendre heureux!
Chaque moment à mon cœur amoureux
Semble durer plus d'une année.
O ciel! quel est l'heur d'un amant,
Si quand il en a l'assurance 515
Sa juste impatience
Est un nouveau tourment?
Je dois posséder Andromède:
Juge, Soleil, quel est mon bien!
Vis-tu jamais amour égal au mien? 520
Vois-tu beauté qui ne lui cède?
Puis donc que la longueur du jour
De mon nouveau mal est la source,
Précipite ta course,
Et tarde ton retour. 525
Tu luis encore, et ta lumière
Semble se plaire à m'affliger.
Ah! mon amour te va bien obliger
A quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté 530
Dont le divin éclat me dompte;
Et tu fuiras de honte
D'avoir moins de clarté.