SCÈNE V.
MARCELLE, PLACIDE, STÉPHANIE.
MARCELLE.
Ainsi donc vos desirs en sont toujours charmés,
Et quand un juste arrêt la couvre d'infamie,
Comme de tout l'empire et des Dieux ennemie, 960
Au milieu de sa honte elle plaît à vos yeux,
Et vous fait l'ennemi de l'empire et des Dieux?
Tant les illustres noms d'infâme et de rebelle
Vous semblent précieux à les porter pour elle[ [118]!
Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu 965
Cet objet de vos vœux encor digne d'un Dieu?
J'ai conservé son sang de peur de vous déplaire,
Et pour ne forcer pas votre juste colère
A ce serment conçu par tous les immortels
De venger son trépas jusque sur les autels. 970
Vous vous étiez par là fait une loi si dure,
Que sans moi vous seriez sacrilège ou parjure:
Je vous en ai fait grâce en lui laissant le jour,
Et j'épargne du moins un crime à votre amour.
PLACIDE.
Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paroître 975
Moins insensible aux maux que vous avez fait naître.
En l'état où je suis, c'est une lâcheté
D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté;
Et l'amertume enfin de cette raillerie
Tourneroit aisément ma douleur en furie[ [119]. 980
Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux,
Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous,
En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence,
En vous, de qui la haine a tant de violence.
Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, 985
J'espère encore en vous trouver quelque bonté;
Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière
Du haut de son orgueil descend à la prière,
Après tant de mépris s'abaisse pleinement,
Et de votre triomphe achève l'ornement. 990
Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre[ [120],
Ce que jamais mon cœur n'auroit cru se permettre:
Placide suppliant, Placide à vos genoux
Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux;
Et c'est par la douceur de ce même spectacle 995
Que mon cœur vous demande un aussi grand miracle.
Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt
Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt.
Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne,
Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne;
S'il faut qu'elle subisse une si rude loi,
Toute l'ignominie en rejaillit sur moi;
Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice
Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice,
Et de l'illustre objet de mes plus saints desirs 1005
Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs.
S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie,
Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie[ [121];
Et songez que l'affront où vous m'abandonnez
Déshonore l'époux que vous lui destinez. 1010
Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte:
Ne désespérez pas une âme qui se dompte,
Et par le noble effort d'un généreux emploi,
Triomphez de vous-même aussi bien que de moi.
Théodore est pour vous une utile ennemie; 1015
Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie,
Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir,
Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir[ [122].
Le temps ne la rendra que plus inexorable;
Le temps détrompera peut-être un misérable. 1020
Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir,
Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir.
MARCELLE.
Quoi? vous voulez enfin me devoir votre gloire!
Certes un tel miracle est difficile à croire,
Que vous, qui n'aspiriez qu'à ne me devoir rien[ [123], 1025
Vous me vouliez devoir un si précieux bien[ [124].
Mais comme en ses desirs aisément on se flatte,
Dussé-je contre moi servir une âme ingrate,
Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser,
Je vous aime encor trop pour vous rien refuser. 1030
Oui, puisque Théodore enfin me rend capable
De vous rendre une fois un office agréable[ [125],
Puisque son intérêt vous force à me traiter
Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mériter,
Et par soin de vous plaire et par reconnoissance 1035
Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance,
Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu,
Rendre à mes ennemis l'honneur presque perdu.
Je vais d'un juste juge adoucir la colère,
Rompre le triste effet d'un arrêt trop sévère, 1040
Répondre à votre attente, et vous faire éprouver
Cette bonté qu'en moi vous espérez trouver.
Jugez par cette épreuve, à mes vœux si cruelle,
Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle,
Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant, 1045
Quand vous y pouvez tout même en la méprisant.
Mais pourrai-je à mon tour vous faire une prière?
PLACIDE.
Madame, au nom des Dieux, faites-moi grâce entière:
En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir,
Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir; 1050
Je ne vous puis donner qu'une attente frivole;
Ne me réduisez point à manquer de parole;
Je crains, mais j'aime encore, et mon cœur amoureux....
MARCELLE.
Le mien est raisonnable autant que généreux.
Je ne demande pas que vous cessiez encore 1055
Ou de haïr Flavie, ou d'aimer Théodore:
Ce grand coup doit tomber plus insensiblement,
Et je me défierois d'un si prompt changement.
Il faut languir encor dedans l'incertitude,
Laisser faire le temps et cette ingratitude[ [126]: 1060
Je ne veux à présent qu'une fausse pitié,
Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amitié[ [127].
Un moment de visite à la triste Flavie
Des portes du trépas rappelleroit sa vie.
Cependant que pour vous je vais tout obtenir, 1065
Pour soulager ses maux allez l'entretenir;
Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espère,
Et trompez-la du moins pour la rendre à sa mère:
Un coup d'œil y suffit, un mot ou deux plus doux.
Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous;
Daignez pour Théodore un moment vous contraindre.
PLACIDE.
Un moment est bien long à qui ne sait pas feindre;
Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant
Pour ne rencontrer pas un cœur obéissant.
J'y vais; mais par pitié souvenez-vous vous-même 1075
Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime,
Et qui n'a pas pour feindre assez de liberté,
Tant que pour son objet il est inquiété.
MARCELLE.
Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle.