SCÈNE VI.
ARSINOÉ, LAODICE, CLÉONE.
ARSINOÉ.
La cause de nos maux doit-elle être impunie?
LAODICE.
Non, Madame; et pour peu qu'elle ait d'ambition,
Je vous réponds déjà de sa punition.
ARSINOÉ.
Vous qui savez son crime, ordonnez de sa peine.
LAODICE.
Un peu d'abaissement suffit pour une reine: 1660
C'est déjà trop de voir son dessein avorté.
ARSINOÉ.
Dites, pour châtiment de sa témérité,
Qu'il lui faudroit du front tirer le diadème[ [979].
LAODICE.
Parmi les généreux il n'en va pas de même:
Ils savent oublier quand ils ont le dessus, 1665
Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.
ARSINOÉ.
Ainsi qui peut vous croire aisément se contente!
LAODICE.
Le ciel ne m'a pas fait l'âme plus violente.
ARSINOÉ.
Soulever des sujets contre leur souverain,
Leur mettre à tous le fer et la flamme en la main,1670
Jusque dans le palais pousser leur insolence,
Vous appelez cela fort peu de violence?
LAODICE.
Nous nous entendons mal, Madame; et je le voi,
Ce que je dis pour vous, vous l'expliquez pour moi.
Je suis hors de souci pour ce qui me regarde; 1675
Et je viens vous chercher pour vous prendre en ma garde,
Pour ne hasarder pas en vous la majesté
Au manque de respect d'un grand peuple irrité.
Faites venir le Roi, rappelez votre Attale,
Que je conserve en eux la dignité royale: 1680
Ce peuple en sa fureur peut les connoître mal.
ARSINOÉ.
Peut-on voir un orgueil à votre orgueil égal?
Vous, par qui seule ici tout ce désordre arrive;
Vous, qui dans ce palais vous voyez ma captive;
Vous, qui me répondrez[ [980] au prix de votre sang 1685
De tout ce qu'un tel crime attente sur mon rang,
Vous me parlez encore avec la même audace
Que si j'avois besoin de vous demander grâce!
LAODICE.
Vous obstiner, Madame, à me parler ainsi,
C'est ne vouloir pas voir que je commande ici, 1690
Que quand il me plaira, vous serez ma victime.
Et ne m'imputez point ce grand désordre à crime:
Votre peuple est coupable, et dans tous vos sujets
Ces cris séditieux sont autant de forfaits;
Mais pour moi, qui suis reine, et qui dans nos querelles,
Pour triompher de vous, vous ai fait ces rebelles,
Par le droit de la guerre il fut toujours permis
D'allumer la révolte entre ses ennemis:
M'enlever mon époux, c'est vous faire la mienne.
ARSINOÉ.
Je la suis donc, Madame; et quoi qu'il en avienne[ [981], 1700
Si ce peuple une fois enfonce le palais,
C'est fait de votre vie, et je vous le promets.
LAODICE.
Vous tiendrez mal parole, ou bientôt sur ma tombe
Tout le sang de vos rois servira d'hécatombe[ [982].
Mais avez-vous encor parmi votre maison 1705
Quelque autre Métrobate, ou quelque autre Zénon?
N'appréhendez-vous point que tous vos domestiques[ [983]
Ne soient déjà gagnés par mes sourdes pratiques?
En savez-vous quelqu'un si prêt à se trahir,
Si las de voir le jour, que de vous obéir? 1710
Je ne veux point régner sur votre Bithynie:
Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie;
Et pour voir tout d'un coup vos malheurs terminés,
Rendez-moi cet époux qu'en vain vous retenez.
ARSINOÉ.
Sur le chemin de Rome il vous faut l'aller prendre; 1715
Flaminius l'y mène, et pourra vous le rendre:
Mais hâtez-vous, de grâce, et faites bien ramer,
Car déjà sa galère a pris le large en mer.
LAODICE.
Ah! si je le croyois!...
ARSINOÉ.
N'en doutez point, Madame.
LAODICE.
Fuyez donc les fureurs qui saisissent mon âme: 1720
Après le coup fatal de cette indignité,
Je n'ai plus ni respect ni générosité.
Mais plutôt demeurez pour me servir d'otage,
Jusqu'à ce que ma main de ses fers le dégage.
J'irai jusque dans Rome en briser les liens, 1725
Avec tous vos sujets, avecque tous les miens;
Aussi bien Annibal nommoit une folie
De présumer la vaincre ailleurs qu'en Italie[ [984].
Je veux qu'elle me voie au cœur de ses États
Soutenir ma fureur d'un million de bras; 1730
Et sous mon désespoir rangeant sa tyrannie....
ARSINOÉ.
Vous voulez donc enfin régner en Bithynie?
Et dans cette fureur qui vous trouble aujourd'hui,
Le Roi pourra souffrir que vous régniez pour lui?
LAODICE.
J'y régnerai, Madame, et sans lui faire injure. 1735
Puisque le Roi veut bien n'être roi qu'en peinture,
Que lui doit importer qui donne ici la loi,
Et qui règne pour lui des Romains ou de moi?
Mais un second otage entre mes mains se jette.