SCÈNE VIII.

VALENS, PAULIN, STÉPHANIE.

VALENS, à Stéphanie.

Marcelle a donc osé les traîner à la mort

Sans mon su, sans mon ordre? et son audace extrême....

STÉPHANIE.

Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-même.

VALENS.

Elle est morte!

STÉPHANIE.

Elle l'est.

VALENS.

Et Placide a commis....

STÉPHANIE.

Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis; 1790

Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause.

VALENS.

Ah! pour moi l'un et l'autre est une même chose;

Et puisque c'est l'effet de leur inimitié,

Je dois venger sur lui[ [187] cette chère moitié.

Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue.

STÉPHANIE.

De l'escalier à peine elle étoit descendue,

Qu'elle aperçoit Placide aux portes du palais,

Suivi d'un gros armé d'amis et de valets;

Sur les bords du perron soudain elle s'avance,

Et pressant sa fureur qu'accroît cette présence: 1800

«Viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours;»

Et sans perdre le temps en de plus longs discours[ [188],

Ayant fait avancer l'une et l'autre victime,

D'un côté Théodore, et de l'autre Didyme,

Elle lève le bras, et de la même main 1805

Leur enfonce à tous deux un poignard dans le sein.

VALENS.

Quoi? Théodore est morte!

STÉPHANIE.

Et Didyme avec elle.

VALENS.

Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle?

Ah! tout est pardonnable aux douleurs d'un amant,

Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment.... 1810

STÉPHANIE.

Il n'a rien fait, Seigneur; mais écoutez le reste:

Il demeure immobile à cet objet funeste;

Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur[ [189],

Pour en avoir la force il a trop de douleur;

Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, 1815

Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme.

Cependant, triomphante entre ces deux mourants,

Marcelle les contemple à ses pieds expirants,

Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide

En cherche les douceurs jusqu'au cœur de Placide; 1820

Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs,

Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs,

Y mesure sa joie, et trouve plus charmante

La douleur de l'amant que la mort de l'amante,

Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, 1825

Pour être trop sensible il sent trop peu son mal;

En hait sa pâmoison qui la laisse impunie,

Au péril de ses jours la souhaite finie[ [190].

Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix:

«Je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, 1830

Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie

Que ta rage insolente ordonne de ma vie.»

A ces mots, furieuse, et se perçant le flanc

De ce même poignard fumant d'un autre sang,

Elle ajoute: «Va, traître, à qui j'épargne un crime;

Si tu veux te venger, cherche une autre victime.

Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux Dieux,

Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux.»

Lors même, dans la mort conservant son audace,

Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, 1840

D'où son œil semble encore à longs traits se soûler

Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.

VALENS.

Et Placide?

STÉPHANIE.

J'ai fui voyant Marcelle morte,

De peur qu'une douleur et si juste et si forte

Ne vengeât.... Mais, Seigneur, je l'aperçois qui vient.

VALENS.

Arrête: de foiblesse à peine il se soutient;

Et d'ailleurs à ma vue il saura se contraindre.

Ne crains rien. Mais, ô Dieux! que j'ai moi-même à craindre!