APPENDICE.
EXTRAIT
DU GRAND DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES,
ARTICLE ÉMILIE[ [170].
Émilie et Léosthène sont deux des plus illustres précieuses dont j'aye encore parlé; je les joins dans cette histoire, qui leur est commune, et que je ne mets ici que pour faire voir que ce n'est pas une fable de dire qu'il y a des précieuses. En effet, il est bien aisé de juger qu'elles le sont autant que l'on peut l'être par ce qui suit:
Un jour Félix, qui les voit souvent, étant chez Émilie, où Léosthène se trouva, et voyant qu'elle lui parloit d'une façon extraordinaire, il se mit à les railler dessus leur langage comme il avoit coutume. Elles se défendirent d'autant mieux qu'elles ont beaucoup d'esprit, et de celui qui est vif et propre à soutenir la conversation. La dispute fut si loin qu'il fut dit que le lendemain elles se défendroient par l'exemple des auteurs qui parloient aussi extraordinairement qu'elles, et qu'il n'auroit qu'à les attaquer de même. Félix y consentit, et les quitta là-dessus, parce qu'il se faisoit tard. Nos deux précieuses demeurèrent aussi embarrassées que vous pouvez vous l'imaginer; néanmoins il fallut faire de nécessité vertu, et à ce dessein, elles résolurent de coucher cette nuit ensemble afin de lire quelque livre pour en tirer de quoi se défendre et justifier leur langage. Le Criminel innocent, qui est le dernier ouvrage de Cléocrite l'aîné[ [171], fut le livre qu'elles choisirent pour cet effet, à cause de sa nouveauté et de la grande réputation de son auteur. Elles le lurent et en tirèrent les remarques que vous verrez dans la suite, et qui firent le sujet de la dispute qui continua le lendemain entre ces trois personnes. Je ne parlerai point de tout ce qu'elles dirent en lisant cette pièce; et pour passer tout d'un coup à ce qui se fit le lendemain, je dirai que Félix s'étant rendu à l'issue du dîner chez Émilie, il fut question de parler tout de bon de ce qu'ils avoient déjà agité entre eux. Chacun de son côté se tenoit le plus fort: nos deux précieuses avoient de leur part les remarques qu'elles avoient écrites, et Félix, de son côté, avoit ce Dictionnaire où sont contenus les mots des précieuses[ [172].
Il commença le premier à les attaquer, et à l'ouverture du livre, il leur fit voir toutes les façons de parler bizarres que vous pouvez lire dans le Dictionnaire des mots, qui se vend où tout le monde sait. Elles avouèrent qu'elles parloient ainsi, et pour lui montrer qu'elles avoient raison, elles lui firent voir ce qui les avoit occupées tout le soir précédent. Leurs remarques commençoient par ces vers:
Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime
Témoigner pour ton nom une toute autre estime,
Et répandre l'éclat de sa propre bonté
Sur l'endurcissement de ton oisiveté[ [173].
Félix n'eut pas lu ces quatre lignes, qu'il connut qu'elles étoient du remercîment que Cléocrite fait à l'illustre Mécène, à la tête de son Criminel innocent; si bien qu'il s'écria: «Quoi? vous vous attaquez à ce grand homme! Ah! vous deviez mieux choisir.—Nous ne pouvions, interrompit Léosthène; et plus la réputation de cet auteur est grande, et mieux nous pourrons faire voir que nous avons raison d'enrichir la langue de façons de parler grandes et nouvelles, et surtout de ces nobles expressions qui sont inconnues au peuple, comme vous en pouvez remarquer dans ce que vous venez de lire au second vers. Témoigner une toute autre estime, pour dire une estime toute différente, ou, si vous voulez, une plus grande estime; et comme vous pouvez voir encore aux vers trois et quatre, où il y a: répandre l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de l'oisiveté. Il prend en cet endroit l'éclat de sa bonté pour dire les présents et les faveurs, et l'endurcissement de son oisiveté pour dire un homme qui ne travaille plus; si bien que l'on peut dire avec l'autorité de ce grand et fameux auteur, en parlant notre vrai langage: «Cette personne me fait de grands présents afin «que je quitte la paresse qui m'empêche de travailler. Cette personne répand l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» Et ensuite ce même auteur ajoute, s'écria-elle:
Il te seroit honteux d'affermir ton silence[ [174].
pour dire garder plus longtemps le silence.» Félix voulut parler à cet endroit; mais Émilie le pria de différer et de l'écouter encore quelque temps, disant qu'elle lui montreroit des façons de parler bien plus extraordinaires, comme par exemple dans les vers suivants:
Ce seroit présumer que d'une seule vue
J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue[ [175].
«Il est aisé de voir, poursuivit Émilie, que par ces mots: d'une seule vue, il prétend dire au premier aspect je te connoîtrais entier; car il ne faut pas douter qu'en cet endroit il n'ait pris vu pour connu; ce que je dis, ajouta-elle, se montre par deux vers qui sont plus bas:
Mais pour te voir entier, il faudroit un loisir
Que tes délassements daignassent me choisir[ [176].
Il explique par cette pensée qu'il faudroit pour le connoître entier qu'il lui donnât plus de temps à le considérer, et il faut que vous m'avouiez qu'elle ne reçoit d'éclat que de son expression extraordinaire: Un loisir que tes délassements daignassent choisir.» Ici Félix rendit justice au mérite de Cléocrite, et après avoir dit que les grands hommes pouvoient hasarder des choses que l'on condamneroit en d'autres, il avoua que ce qu'elles avoient remarqué étoit assurément extraordinaire; mais il dit que dans la prose il n'auroit pas tant donné à l'expression, et se seroit rendu plus facile à entendre que dans cette petite pièce dont elles avoient tiré ce qu'elles alléguoient. Léosthène répondit à ce que lui objectoit Félix, que dans la prose elles ne trouvoient pas moins lieu de se défendre que dans ces vers; puis elle poursuivit ainsi: «C'est ce que je vous montre dans l'endroit de la préface de cet illustre, dont je n'allègue les façons de parler extraordinaires et délicates que pour nous justifier de vos accusations, et non pour les condamner, et vous le pouvez lire vous-même.» Félix prit le papier et lut ce qui suit: «Et qui n'ait rendu les hommages que nous devons à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires, etc.[ [177].» Émilie prit la parole en cet endroit et dit: «Eh bien! brave Félix, qu'en dites-vous? Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires, pour dire: un homme grand ou un homme parfait. En faisons-nous de plus nouvelles? et n'avons-nous pas pour guides les grands hommes quand nous faisons des mots nouveaux? Mais si nous lisons la même préface, ne trouverons-nous pas encore qu'il ajoute: le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames[ [178], pour dire: le sang feroit horreur à nos dames? Félix, qui, quelques raisons qu'elles lui alléguassent, ne pouvoit digérer que le grand Cléocrite parlât précieux, voulut lire lui-même les endroits dont elles avoient tiré ces exemples; mais Léosthène l'arrêta et lui dit qu'elles n'avoient pas encore fait, et que lorsqu'elles auroient tout dit, elles lui feroient voir ce qu'elles lui disoient, et comme elles ne lui imposoient point en cette rencontre. Puis poursuivant, elle ajouta: «Vous pouvez lire les remarques que nous avons faites dans la pièce, ensuite de celles de la préface, qui ne font pas moins pour nous que les précédentes.» Félix y consentit, et trouva ensuite ces deux vers:
Et par toute la Grèce animer trop d'horreur
Contre une ombre chérie avec tant de fureur[ [179].
Il n'eut pas fini ces deux vers qu'Émilie prit la parole, et lui dit: «Pourquoi voulez-vous que nous ne disions pas terriblement beau, pour dire extraordinairement, puisqu'il met bien une ombre chérie avec fureur, pour dire avec tendresse, ou, si vous voulez, avec emportement? Et plus bas nous trouvons encore:
J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux[ [180],
pour dire: que m'ont présentée les Dieux. Il se sert encore plusieurs fois de cette façon de s'énoncer; mais avant de vous en donner d'autres exemples, je vous en veux montrer un autre, que je trouve d'autant plus beau qu'il est plus extraordinaire:
A ce terrible aspect la Reine s'est troublée,
La frayeur a couru dans toute l'assemblée[ [181].
N'est-il pas vrai que cette manière n'a rien de commun, et qu'il est nouveau de s'exprimer comme il fait par ce dernier vers: La frayeur a couru, etc., pour dire: La frayeur a saisi tous les cœurs de ceux qui étoient présents? Il ne fait pas encore difficulté de prendre dans pour parmi. Celle qui suit est comme je vous en ai déjà cité, et il se sert encore du mot faire pour dire causer, comme il a déjà fait ci-devant pour dire donner:
Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort,
D'avoir prêté mon crime à faire votre mort[ [182],
pour dire: à causer votre mort.» Félix dit alors qu'elles ne devoient pas s'étonner qu'il se servît d'une façon de parler commune à plusieurs nations, et que c'étoit ce que l'on devoit admirer en ce grand homme, de ce qu'il rendoit si naturellement toutes les pensées des étrangers. Léosthène lui repartit aussitôt: «Aussi voulons-nous nous défendre par son exemple, non pas l'attaquer; et plus nous irons avant, et plus il nous sera facile de vous prouver que nous parlons comme les grands auteurs, et je vous donnerai encore plusieurs preuves de cette vérité par les exemples qui suivent:
Je n'ose demander si de pareils avis
Portent des sentiments que vous ayez suivis[ [183].
Vous voyez qu'il dit portent pour dire marquent, et qu'avec cela il ne fait pas difficulté, pour s'exprimer d'une façon peu commune, de mettre avis, comme s'il pouvoit servir de nominatif au verbe portent. Mais, sans m'arrêter à cela, je passe plus outre, pour vous lire ce vers, où j'ai trouvé:
Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise[ [184].
Il dit que les ardeurs d'un frère sont remises, pour dire qu'un frère aime avec moins de chaleur, ou, pour l'expliquer autrement, pour dire qu'un frère n'aime pas une sœur avec tant de force ni de violence. Celui que voici n'est pas moins extraordinaire que les autres, et, pour vous parler comme vous nous faites souvent, n'est pas moins précieux:
Vous n'êtes point mon fils, si vous n'êtes méchant:
Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant[ [185].
Et selon ma pensée, nous ne faillons pas quand nous disons, pour dire elle s'est mariée: elle a donné dans l'amour permis, puisqu'il ne fait pas de difficulté de dire: imprimer un penchant sur une naissance, ou: être incliné par l'astre qui préside à sa naissance. Mais voyez encore par ce qui suit qu'il nous imite ou que nous suivons de bien près ses sentiments, puisqu'après avoir mis: C'est d'amour qu'il gémit[ [186], etc., il ajoute plus bas dans le même sens:
De mes plus chers desirs ce partisan sincère[ [187].
Par cette phrase, il entend l'amour, comme nous faisons quand nous disons, pour appeler un laquais, un nécessaire; l'amour, le partisan des desirs.» Émilie, qui ne vouloit pas que Léosthène eût toute la gloire de cette conversation, prit alors la parole et dit qu'elle ne trouvoit pas cette façon de parler moins nouvelle ni moins belle que les autres: transmettre son sang, pour dire: faire des enfants. «C'est ce que Cléocrite fait quand il dit:
Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface
Par le sang que Laïus a transmis à sa race[ [188],
pour dire: par les enfants de Laïus. Plus bas, ajouta la même, nous trouvons encore un exemple de la raison qu'il y a de se servir en vers et en prose de ces grandes et hardies expressions, quelque étranges qu'elles paroissent:
Osez me désunir
De la nécessité d'aimer et de punir[ [189],
pour dire: Otez-moi la nécessité d'aimer et de punir; et néanmoins ne m'avouerez-vous pas que, sans cette hardie façon de parler, il n'eût jamais achevé ce premier vers: Osez me désunir?»—«Pour moi, dit Léosthène, je ne me suis point étonnée de voir Cléocrite s'énoncer par des paroles semblables à celles qui nous sont ordinaires; mais celles-ci m'ont donné de la surprise:
Et leur antipathie inspire à leur colère
Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire[ [190].
Ce n'est pas que par ces mots de préludes secrets, etc., je ne présume qu'il entende quelque chose de fort énergique, et que je ne sache par moi-même que nous disons quelquefois des mots qui expliquent assez obscurément ce que nous pensons, et qu'il n'y a que nous qui les entendons: c'est ce qu'il fait en cet endroit. Il n'en va pas de même de la pensée qu'il met dans ces deux vers:
Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme
L'empire que lui fit une si belle flamme[ [191];
car j'entends bien que par ces mots: l'empire que lui fit, etc., il veut dire que lui donna.» A peine Léosthène avoit-elle achevé de parler qu'Émilie s'écria: «Il est temps de donner trêve à Félix; et quand je lui aurai montré la dernière de nos remarques, je lui donnerai toute la liberté de nous dire que nous parlons un langage que l'on n'entend point, et tout ce qu'il nous reproche d'ordinaire:
La surprenante horreur de cet accablement
Ne coûte à sa grande âme aucun égarement[ [192].
Il faudroit être bien obstiné, poursuivit-elle, pour dire que nous faisons des façons de parler bizarres et inouïes, après ces deux vers, qui ne signifient rien, sinon que celui dont Cléocrite parle en cet endroit ne s'effrayoit point à la vue d'un malheur: L'horreur de l'accablement ne lui coûte aucun égarement, l'horreur de ce malheur ne l'étonne point.» Alors Félix avoua que de la façon qu'elles le prenoient, elles avoient raison, et que sans doute il n'y avoit point d'auteur qui n'eût ces façons de parler particulières et extraordinaires, soit qu'il écrivît en prose ou en vers. Ils s'étendirent quelque temps sur cette matière, et ensuite la conversation prit un autre tour, et l'on changea de sujet. Mais enfin l'on en revint sur les louanges de Cléocrite, et chacun d'une même voix dit que c'étoit le plus grand homme qui ait jamais écrit des jeux du cirque. Enfin il fut question de se séparer, et Félix ayant dit adieu à Émilie, et Léosthène en ayant fait autant, elle sortit avec lui, qui la ramena chez elle. Ainsi finit la conversation où je finis mon histoire.
A la fin de chacune des lettres du Grand Dictionnaire des Précieuses historique, etc., on trouve une petite série d'expressions, toutes suivies du nom de leur auteur. Plusieurs sont attribuées à Cléocrite l'aîné (Pierre Corneille); elles sont tirées du Criminel innocent (Œdipe), et ne sont que des répétitions des exemples contenus dans le morceau qui précède; mais comme parfois les explications diffèrent et que les passages allégués sont très-peu nombreux, nous allons les réunir ici.
E.—Un homme qui a infiniment de l'esprit: «Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires.» (Voyez p. [115].)
Ce malheur ne l'étonne point: «La surprenante horreur de cet accablement ne coûte à sa grande âme aucun égarement.» (Voyez p. [119].)
F.—Il daigne me faire des présents et me regarder de bon œil encore que je ne travaille plus: «Il répand l'éclat de sa propre bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» (Voyez p. [114].)
H.—Le sang feroit horreur à nos dames: «Le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames.» (Voyez p. [116].)
L.—Il a bien laissé des enfants: «Il a bien transmis du sang à sa race.» (Voyez p. [118].)
L'amour: «Le partisan des desirs.» (Voyez p. [118].)
M.—Mon crime est cause de votre mort: «J'ai prêté mon crime à faire votre mort.» (Voyez p. [117].)
S.—La frayeur a saisi toute l'assemblée: «La frayeur a couru dans toute l'assemblée.» (Voyez p. [116].)
Un silence obstiné: «Un silence affermi.» (Voyez p. [115].)
VERS[ [193]
PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL FOUCQUET[ [194],
SURINTENDANT DES FINANCES.
Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie
Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie,
Muse, et n'oppose plus un silence obstiné
A l'ordre surprenant que sa main t'a donné[ [195].
De ton âge importun la timide foiblesse[ [196] 5
A trop et trop longtemps déguisé ta paresse,
Et fourni de couleurs[ [197] à la raison d'État
Qui mutine ton cœur contre le siècle ingrat.
L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles
Rendre à tes longs travaux paroles pour paroles,10
Et le stérile honneur d'un éloge impuissant
Terminer son accueil le plus reconnoissant[ [198];
Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite
L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite,
Par un juste dégoût ou par ressentiment,15
Lui pouvoit de tes vers envier l'agrément;
Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime
Témoigner pour ton nom une toute autre estime,
Et répandre l'éclat de sa propre bonté
Sur l'endurcissement de ton oisiveté, 20
Il te seroit honteux d'affermir ton silence
Contre une si pressante et douce violence;
Et tu ferois un crime à lui dissimuler
Que ce qu'il fait pour toi te condamne à parler.
Oui, généreux appui de tout notre Parnasse,25
Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce;
Et je veux bien apprendre à tout notre avenir
Que tes regards bénins ont su me rajeunir.
Je m'élève sans crainte avec de si bons guides:
Depuis que je t'ai vu, je ne vois plus mes rides; 30
Et plein d'une plus claire et noble vision,
Je prends mes cheveux gris pour cette illusion.
Je sens le même feu, je sens la même audace,
Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;
Et je me trouve encor la main qui crayonna 35
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,
Quelque nom favori qu'il te plaise arracher
A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher. 40
Soit qu'il faille ternir ceux d'Enée et d'Achille
Par un noble attentat sur Homère et Virgile,
Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort
Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort:
Tu me verras le même, et je te ferai dire, 45
Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire,
Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté
Cet assemblage heureux de force et de clarté,
Ces prestiges secrets de l'aimable imposture
Qu'à l'envi m'ont prêtée et l'art et la nature. 50
N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir
Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir:
Ce seroit présumer que d'une seule vue
J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue;
Qu'un moment suffiroit à mes débiles yeux 55
Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux
De qui l'inépuisable et perçante lumière,
Sitôt que tu parois, fait baisser la paupière.
J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux:
Je t'ai vu magnanime, affable, généreux; 60
Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses,
Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les muses.
Mais pour te voir entier, il faudrait un loisir
Que tes délassements daignassent me choisir:
C'est lors que je verrois la saine politique 65
Soutenir par tes soins la fortune publique,
Ton zèle infatigable à servir ton grand roi,
Ta force et ta prudence à régir ton emploi;
C'est lors que je verrois ton courage intrépide
Unir la vigilance à la vertu solide; 70
Je verrois cet illustre et haut discernement
Qui te met au-dessus de tant d'accablement;
Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire
Pour le bonheur des lis t'a fait dépositaire.
Jusque-là ne crains pas que je gâte un portrait 75
Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait;
Je dois être témoin de toutes ces merveilles
Avant que d'en permettre une ébauche à mes veilles;
Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs,
Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. 80
Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime
Au génie amorti que ta bonté ranime,
Et dont l'impatience attend pour se borner
Tout ce que tes faveurs lui voudront ORDONNER.
AU LECTEUR.
Ce n'est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de l'Œdipe, puisqu'ils sont cause que je vous donne l'Œdipe. Ce fut par eux que je tâchai de témoigner à M.[ [199] le procureur général quelque sentiment de reconnoissance pour une faveur signalée que j'en venois de recevoir; et bien qu'ils fussent remplis de cette présomption si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement d'amour-propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix[ [200]. Chacun sait que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux gens d'affaires; et que soit à Paris, soit à la campagne, c'est dans les bibliothèques qu'on attend ces précieux moments qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent[ [201], pour en gratifier ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence, et qui étoient comme mortes au monde, puisque le monde les avoit oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y faire revivre si avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses éloges: nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de l'expression, ou pour les agréments et la justesse de l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse[ [202], et ne lui ayent rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrois faire après eux ne serviroient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux: la matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés; et au lieu de travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerois qu'à ma honte. Je me contenterai de vous dire simplement que si le public a reçu quelque satisfaction de ce poëme, et s'il en reçoit encore de ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le tout, puisque sans ses commandements je n'aurois jamais fait l'Œdipe, et que cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur[ [203].
Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix sur ce sujet, dans la confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de ces grands génies qui l'ont traité en grec et en latin me faciliteront les moyens d'en venir à bout assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval[ [204], je n'ai pas laissé de trembler quand je l'ai envisagé de près et un peu plus à loisir que je n'avois fait en le choisissant. J'ai reconnu que ce qui avoit passé pour miraculeux dans ces siècles éloignés pourroit sembler horrible au nôtre, et que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés, dont le sang lui distille sur le visage, qui occupe tout le cinquième acte chez ces incomparables originaux, feroit soulever la délicatesse de nos dames, qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagnent[ [205]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part dans ce sujet, ni les femmes d'emploi, il étoit dénué des principaux ornements qui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J'ai tâché de remédier à ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laïus, et seule héritière de sa couronne, supposé que son frère, qu'on avoit exposé aux bêtes sauvages, en eût été dévoré comme on le croyoit; j'ai retranché le nombre des oracles[ [206], qui pouvoit être importun, et donner trop de jour à Œdipe pour se connoître; j'ai rendu la réponse de Laïus[ [207], évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté pour faire un nouveau nœud, et qui peut-être n'est pas moins beau que celui de nos anciens; j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y trouve sans raison[ [208], et qu'il excuse en ce qu'il arrive au commencement de la fable; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, encore qu'il se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu même où fut tué Laïus, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire l'auteur, la croit avoir vengée sur trois brigands à qui le bruit commun l'attribue. Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étois promis de n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me rencontrer avec eux; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer à la plupart de mes auditeurs que je n'ai fait aucune pièce de théâtre où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci, bien que ce ne soit qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience françoise m'a fait précipiter, par un juste empressement d'exécuter les ordres favorables que j'avois reçus.
EXAMEN[ [209].
La mauvaise fortune de Pertharite m'avoit assez dégoûté du théâtre pour m'obliger à faire retraite, et à m'imposer un silence que je garderais encore, si M. le procureur général Foucquet[ [210] me l'eût permis. Comme il n'étoit pas moins surintendant des belles-lettres que des finances, je ne pus me défendre[ [211] des ordres qu'il daigna me donner de mettre sur notre scène[ [212] un des trois sujets[ [213] qu'il me proposa[ [214]. Il m'en laissa le choix, et je m'arrêtai à celui-ci, dont le bonheur me vengea bien de la déroute de l'autre, puisque le Roi s'en satisfit assez pour me faire recevoir des marques solides de son approbation par ses libéralités, que je pris pour des commandements tacites de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'avoient laissé d'esprit et de vigueur[ [215].
Je ne déguiserai point qu'après avoir fait le choix de ce sujet, sur cette confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui le regardent encore comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de Sophocle et de Sénèque, qui l'ont traité en leurs langues, me faciliteroient les moyens d'en venir à bout, je tremblai quand je l'envisageai de près: je reconnus[ [216] que ce qui avoit passé pour merveilleux en leurs siècles pourroit sembler horrible au nôtre; que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, qui occupe tout leur cinquième acte, feroit soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire[ [217]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle étoit dénuée des principaux agréments qui sont en possession de gagner la voix publique.
Ces considérations m'ont fait cacher aux yeux un si dangereux spectacle, et introduire l'heureux épisode de Thésée et de Dircé. J'ai retranché le nombre des oracles[ [218] qui pouvoit être importun, et donner à Œdipe trop de soupçon de sa naissance. J'ai rendu la réponse de Laïus, évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté apparente pour en faire une fausse application à cette princesse[ [219]; j'ai rectifié ce qu'Aristote y trouve sans raison[ [220], et qu'il n'excuse que parce qu'il arrive avant le commencement de la pièce; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, loin de se croire l'auteur de la mort du Roi son prédécesseur, s'imagine l'avoir vengée sur trois brigands, à qui le bruit commun l'attribue; et ce n'est pas un petit artifice qu'il s'en convainque lui-même lorsqu'il en veut convaincre Phorbas.
Ces changements m'ont fait perdre l'avantage que je m'étois promis, de n'être souvent que le traducteur de ces grands génies qui m'ont précédé. La différente route que j'ai prise m'a empêché de me rencontrer avec eux, et de me parer de leur travail; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer qu'il n'est point sorti de pièce de ma main où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci. On m'y a fait deux objections: l'une que Dircé, au troisième acte[ [221], manque de respect envers sa mère[ [222], ce qui ne peut être une faute de théâtre, puisque nous ne sommes pas obligés de rendre parfaits ceux que nous y faisons voir; outre que cette princesse considère encore tellement ces devoirs de la nature, que bien qu'elle aye lieu de regarder cette mère comme une personne[ [223] qui s'est emparée d'un trône qui lui appartient, elle lui demande pardon de cette échappée, et la condamne aussi bien que les plus rigoureux de mes juges. L'autre objection regarde la guérison publique, sitôt qu'Œdipe s'est puni. La narration s'en fait par Cléante et par Dymas[ [224]; et l'on veut qu'il eût pu suffire de l'un des deux pour la faire: à quoi je réponds que ce miracle s'étant fait tout d'un coup, un seul homme n'en pouvoit savoir assez tôt tout l'effet, et qu'il a fallu donner à l'un le récit de ce qui s'étoit passé dans la ville, et à l'autre, de ce qu'il avoit vu dans le palais. Je trouve plus à dire à Dircé qui les écoute, et devroit avoir couru auprès de sa mère, sitôt qu'on lui en a dit la mort; mais on peut répondre que si les devoirs de la nature nous appellent auprès de nos parents quand ils meurent, nous nous retirons d'ordinaire d'auprès d'eux quand ils sont morts, afin de nous épargner ce funeste spectacle, et qu'ainsi Dircé a pu n'avoir aucun empressement de voir sa mère, à qui son secours ne pouvoit plus être utile, puisqu'elle étoit morte; outre que si elle y eût couru[ [225], Thésée l'auroit suivie, et il ne me seroit demeuré personne pour entendre ces récits. C'est une incommodité de la représentation qui doit faire souffrir quelque manquement à l'exacte vraisemblance. Les anciens avoient leurs chœurs qui ne sortoient point du théâtre, et étoient toujours prêts d'écouter tout ce qu'on leur vouloit apprendre; mais cette facilité étoit compensée par tant d'autres importunités de leur part, que nous ne devons point nous repentir du retranchement que nous en avons fait.