NOTICE.

Dans son chapitre intitulé Extravagants, visionnaires, fantasques, bizarres, etc., Tallemant parle en ces termes d'Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, baron de Neufbourg: Il «....a épousé.... une des deux héritières de Neufbourg en Normandie, où il demeure; c'est un original. Il se fait courre par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques; il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu'il faut pour le théâtre et pour les siéges et les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille; elle s'appelle les Amours de Médée; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants. Hors cela, il est assez économe[ [291].» M. Paulin Paris dit dans son commentaire que ceci a été écrit vers 1659. C'est sans doute après le 1er décembre, car à cette date l'affaire n'était pas encore rompue, et Thomas Corneille écrivait à l'abbé de Pure: «M. de Sourdeac fait toujours travailler à la machine, et j'espère qu'elle paroîtra à Paris sur la fin de janvier.» Du reste, les difficultés qui survinrent furent bientôt levées: Corneille et M. de Sourdeac tombèrent d'accord, et la pièce fut représentée avec beaucoup d'éclat. «On se souviendra longtemps, dit le rédacteur du Mercure galant[ [292], de la magnificence avec laquelle ce marquis donna une grande fête dans son château de Neubourg, en réjouissance de l'heureux mariage de Sa Majesté, et de la paix qu'il lui avoit plu donner à ses peuples. La tragédie de la Toison d'or, mêlée de musique et de superbes spectacles, fut faite exprès pour cela. Il fit venir au Neubourg les comédiens du Marais, qui l'y représentèrent plusieurs fois, en présence de plus de soixante des plus considérables personnes de la province, qui furent logées dans le château, et régalées pendant plus de huit jours, avec toute la propreté et toute l'abondance imaginable[ [293]. Cela se fit au commencement de l'hiver de l'année 1660[ [294], et ensuite M. le marquis de Sourdeac donna aux comédiens toutes les machines et toutes les décorations qui avoient servi à ce grand spectacle, qui attira tout Paris, chacun y ayant couru longtemps en foule[ [295]

Il fallut beaucoup de temps aux acteurs du Marais pour transporter dans leur théâtre les décorations que leur avait données le marquis. Dans la Muse historique du 1er janvier 1661, Loret nous tient au courant de ces travaux préparatoires:

Les comédiens du Marais

Font un inconcevable apprêt,

Pour jouer, comme une merveille,

Le Jason de Monsieur Corneille.

Dans le numéro du 19 février suivant, le même journaliste fait ainsi le compte rendu de la première représentation, qui avait eu lieu quelques jours auparavant:

La conquête de la Toison

Que fit jadis défunt Jason,

Pièce infiniment excellente,

Enfin, dit-on, se représente

Au Jeu de paume du Marais,

Avec de grandissimes frais.

Cette pièce du grand Corneille,

Propre pour l'œil et pour l'oreille.

Est maintenant en vérité

La merveille de la Cité,

Par ses scènes toutes divines,

Par ses surprenantes machines,

Par ses concerts délicieux,

Par le brillant aspect des Dieux,

Par des incidents mémorables,

Par cent ornements admirables,

Dont Sourdiac (sic), marquis normand,

Pour rendre le tout plus charmant,

Et montrer sa magnificence,

A fait l'excessive dépense,

Et si splendide, sur ma foi,

Qu'on diroit qu'elle vient d'un roi.

J'apprends que ce rare spectacle

Fait à plusieurs crier miracle,

Et je crois qu'au sortir de là

On ne plaindra point pour cela

Pistole ni demi-pistole,

Je vous en donne ma parole.

O Corneille, charmant auteur.

Du Parnasse excellent docteur,

Illustre enfant de Normandie,

N'ayant pas vu ta comédie,

Qui portera ton nom bien haut,

Je n'en parle pas comme il faut:

C'est de quoi notre simple muse

Te demande humblement excuse.

J'espère bien dans peu de jours,

Suivant le général concours,

Aller admirer ton ouvrage;

Mais point du tout je ne m'engage

A rendre ton los immortel,

Car c'est toi qui l'as rendu tel.

Cet enthousiasme de Loret ne se dément pas, et il a soin de mentionner chaque reprise de l'ouvrage d'une manière si étendue, que tout en transcrivant ici ceux de ses vers qui renferment d'utiles renseignements, nous supprimerons les louanges banales qu'il donne à Corneille. Le 3 décembre 1661, il écrit:

Dans l'hôtel des Marais du Temple

Ce sujet presque sans exemple,

Intitulé la Toison d'or,

Maintenant se rejoue encor.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Et qui veut voir un beau spectacle

Et passer le temps à miracle,

Il ne faut qu'aller là tout droit;

Les affiches marquent l'endroit,

L'heure, le prix, et la journée,

Et c'est toujours l'après-dînée.

Loret n'a garde d'oublier de nous faire, dans son numéro du 14 janvier 1662, le récit de la représentation du 12, à laquelle la cour assistait; et cette fois il insiste sur le plaisir qu'il avait à voir lui-même cette tragédie:

Jeudi la Majesté Royale

Fit voir aux reines pour régale

La Conquête de la Toison,

Pièce admirée avec raison,

Tant pour la beauté de l'ouvrage,

Que par le superbe étalage

De cent spectacles précieux

Qui sont les délices des yeux.

Cette comédie excellente,

Qu'à merveilles on représente,

Plut fort par ses diversités

A toutes les trois Majestés;

Et des vers de Monsieur Corneille,

Sur cette scène sans pareille,

Les courtisans plus délicats

Firent un indicible cas.

Pour moi je ne puis qu'en liesse

Voir cette incomparable pièce:

J'en ai, pour plaire à mon desir,

Goûté bien des fois le plaisir.

Je suis pourtant toujours avide

De voir cet appareil splendide

Qui peut les sens extasier:

Je n'en saurois rassasier;

Et quoiqu'au jeu dame Fortune

Ait tari mon fonds de pécune,

Certes je prétends bien encor

Retourner à la Toison d'or,

Dont presque je suis idolâtre,

Et la voir de l'amphithéâtre.

La Gazette[ [296], qui, à cause de la présence du Roi, parle de cette représentation, fait remarquer que Leurs Majestés étaient «accompagnées d'une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qui ne fut jamais si éclatante, ni si pompeuse, notamment depuis que l'on y voit ce beau nombre de chevaliers du Saint-Esprit, que Sa Majesté fit naguère[ [297]

Le 18 février la pièce se jouait encore, car Loret, toujours passionné pour cet ouvrage, s'accusant dans son numéro de ce jour de rester trop enfermé dans son cabinet, s'écrie:

N'aurois-je pas plutôt raison

D'aller à droit, d'aller à gauche.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour voir l'illustre Toison d'or[ [298]?

«En 1664, dit le Dictionnaire portatif des théâtres, on la remit au théâtre avec la même réussite. Le 9 juillet 1683, on la reprit avec un prologue de la Chapelle, et il y avoit tout lieu de croire qu'elle auroit encore un grand succès; mais à peine achevoit-on le prologue à la dixième représentation, que les comédiens interrompirent le spectacle, étant informés que la Reine venoit de mourir, et ils firent rendre l'argent à la porte.»

Ce prologue de la Chapelle est imprimé dans un volume intitulé: La Toison d'or, tragédie en machines de M. de Corneille l'aisné (Paris, V. Adam, 1683, in-4o). Ce volume, inscrit sous le no 1646 dans le Catalogue de M. Giraud, et décrit par M. Brunet[ [299], renferme la description des décorations entreprises sous la conduite du sieur Dufort, qui, l'année précédente, avait exécuté celles d'Andromède lors de la reprise de cet ouvrage[ [300]. La dépense considérable qu'occasionnent les pièces de ce genre empêcha la Toison d'or, de reparaître sur le théâtre[ [301].

Le 27 janvier 1661, Augustin Courbé obtint un privilége qui lui permettait «de faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de l'obéissance de Sa Majesté, une tragédie, composée par Pierre Corneille, intitulée la Conqueste de la Toison d'or, avec les Desseins de ladite pièce.» C'est dans ces Desseins, publiés avant la pièce, que ce privilége parut pour la première fois. Ils ne sont autre chose qu'une sorte de programme semblable à celui d'Andromède[ [302], et qui, de même que ce dernier, n'avait été réuni, dans aucune des éditions antérieures à la nôtre, aux Œuvres de Corneille[ [303]. On tenait si fort à ce que ce programme fût prêt au moment où l'on représenterait la pièce au théâtre du Marais, que l'Achevé d'imprimer est du 31 janvier 1661, c'est-à-dire postérieur de quatre jours seulement à l'obtention du privilége. On y trouve, dans le prologue, un éloge de Mazarin, en onze vers, qui n'existe que là, et que Corneille a supprimé dès la première édition de la pièce[ [304]. Ce changement n'est assurément pas le seul que Corneille ait fait à ce prologue en le publiant; en effet, on y lit[ [305] un passage relatif au mariage du duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, qui n'a pu être composé qu'après la représentation.

La première édition de la tragédie forme un volume in-12 de 6 feuillets et 105 pages, intitulé: la Toison d'or, tragedie, representée par la troupe royale du Marests, chez Mr le marquis de Sourdeac, en son chasteau du Neufbourg, pour réjouissance publique du Mariage du Roy, et de la Paix auec l'Espagne, et en suite sur le Theatre Royal du Marests. Imprimée à Rouen, et se vend à Paris chez Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LXI. Auec priuilege du Roy.

Le privilége est le même que dans les Desseins; l'Achevé d'imprimer est du 10 de mai 1661.

DESSEINS
DE LA TOISON D'OR,
TRAGÉDIE

REPRESENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE DU MARAIS, CHEZ Mr LE MARQUIS DE SOURDEAC, EN SON CHATEAU DE NEUFBOURG, POUR RÉJOUISSANCE PUBLIQUE DU MARIAGE DU ROI ET DE LA PAIX AVEC L'ESPAGNE, ET ENSUITE SUR LE THÉATRE ROYAL DU MARAIS[ [306].

PROLOGUE.

....La France y paroît la première, suivie de la Victoire, qui s'en est rendue inséparable depuis quelques années[ [307]. Elle se plaint toutefois à cette déesse de ce que ses faveurs l'accablent, par la licence que se donnent les soldats victorieux, qui se croient tout permis ensuite des avantages qu'ils lui font remporter aux dépens ou au péril de leur sang. La Victoire, convaincue de la justice de ses plaintes par les ruines qui sont devant ses yeux, n'ose s'offenser des vœux qu'elle fait pour la paix; mais elle lui donne à craindre la colère de Mars, dont les ordres l'ont comme attachée à ses côtés depuis tant de temps, et lui montre ce dieu au haut du ciel, où il se fait voir en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile.

C'est en cet état qu'il descend à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant, et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il étoit parti. Ce mouvement extraordinaire, et qui n'a point été vu jusqu'ici sur nos théâtres[ [308], plaira sans doute aux curieux, qui se souviendront que toutes les machines qu'ils y ont vu faire sortir des dieux du fond du ciel, ne les y ont jamais reportés, mais ont été remontées en haut par un mouvement qu'on peut nommer perpendiculaire, au lieu que celle-ci fait faire un triangle parfait à Mars, en descendant, traversant le théâtre, et remontant au lieu même dont on l'a vu partir.

Avant que de remonter, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes[ [309]....

Après qu'il est disparu, la Paix, bien que prisonnière, console la France sur les menaces qu'il lui a faites, et voici ce qu'elle lui en dit:

En vain à tes soupirs il est inexorable[ [310]....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques autres efforts que pour rompre mes chaînes

L'univers ait vu faire aux plus puissantes mains,

Le succès va montrer qu'après toutes leurs peines,

Des Astres irrités les aspects inhumains

Vouloient pour s'adoucir la pourpre des Romains,

Et ce que leur courroux à tant d'efforts enlève,

Ton fameux cardinal l'achève.

Vois cette âme intrépide, à qui tu dois l'honneur

D'avoir eu la Victoire en tous lieux pour compagne,

Avec le grand Démon d'Espagne,

De l'un et l'autre État concerter le bonheur.

Ce dieu même qu'attend ma longue impatience[ [311]....

Comme elle achève de parler, l'Hyménée se présente, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche un bouclier, sur lequel est le portrait de la Reine. A la vue de ce portrait, la Discorde et l'Envie trébuchent dans les enfers, et les chaînes qui tenoient la Paix prisonnière lui tombent des mains. Se voyant libre, elle prie ce dieu d'achever ses grâces, et de la faire descendre en terre, où les peuples la souhaitent avec tant de passion. L'Hyménée commande aux Amours, ses ministres, de prêter leurs ailes à l'un et à l'autre pour exécuter ce dessein; et soudain quatre Amours viennent à eux, qui les apportent en terre, et revolent aussitôt au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis en se séparant deux à deux par un mouvement oblique, et se retirant au même lieu d'où ils sont descendus.

Un chœur de musique chante ces vers tandis qu'ils descendent:

Descends, Hymen, et ramène sur terre[ [312]....

Après qu'on a cessé de chanter, la France fait ses conjouissances à la Paix, qui l'exhorte à n'être pas ingrate vers cette grande princesse, dont les regards favorables sont cause de sa liberté et du bonheur qu'elle en attend. Elle l'invite à lui préparer pour reconnoissance quelques spectacles pompeux par un effort extraordinaire de ce grand art où elle a de si belles lumières. La France s'en excuse d'abord sur son impuissance, qui ne permet pas des spectacles de cette nature au milieu de tant de ruines. Mais cet obstacle est levé tout à l'heure par l'Hyménée, qui présentant le portrait de la Reine aux deux côtés du théâtre, en fait changer les débris en un jardin aussi magnifique que surprenant, qui sert de décoration au premier acte.

ACTE PREMIER.

....[ [313]Chalciope et Médée sa sœur y paroissent les premières, et s'entretiennent de la défaite de Persès et des Scythes par le secours des Argonautes; de là tombant sur les devoirs que Jason rend à Médée, et la complaisance qu'elle a pour lui, Chalciope l'avertit qu'il se prépare au retour sitôt qu'il aura obtenu du Roi une grâce qu'il lui veut demander; sur quoi elle lui avoue que cette grâce n'est autre qu'elle-même, et l'aveu du Roi pour son mariage.

Le Roi vient avec le Prince Absyrte son fils, et après avoir exagéré l'importance du service qu'il a reçu de Jason et de ses compagnons, et le besoin qu'il a de leur valeur pour conserver la Toison d'or, dont dépend le destin de son État, il demande à Médée si elle n'a point quelques charmes assez forts pour les arrêter en son royaume. Absyrte, sans donner le temps à sa sœur de répondre, lui propose le mariage de cette princesse avec Jason comme un moyen infaillible de l'empêcher de partir. Le Roi l'approuve, et comme Jason se présente suivi de Zéthès, Calaïs, Orphée, et beaucoup d'autres, le Roi l'ayant enhardi à lui demander une récompense de ses services, dans la croyance qu'il lui demanderoit Médée, dont Absyrte lui avoit dit qu'il étoit amoureux, et s'étant engagé par serment à ne lui refuser rien, il demeure fort surpris, et cette princesse fort confuse, lorsque contre l'attente de l'un et de l'autre, Jason lui demande la Toison d'or. Il fait ses efforts pour lui faire changer de dessein, et n'être pas l'auteur de sa ruine, après l'avoir si bien secouru. Jason ne veut pas que ce qu'en a dit l'ombre de Phryxus mérite aucune foi, et presse si bien le Roi de lui tenir parole et ne violer pas son serment, qu'il le réduit à se retirer en colère, après lui avoir dit qu'il ne peut que lui permettre de se saisir lui-même de la Toison, s'il peut triompher des monstres qui la gardent, et donne ordre à Médée de lui apprendre quels sont les périls où il s'engage.

Médée tâche à lui faire peur des taureaux qu'il lui faut dompter, des gensdarmes qu'il lui faut défaire, et du dragon qu'il lui faut vaincre, et le quitte après lui avoir protesté qu'elle va redoubler leur fureur par la force de ses charmes.

Jason et ses compagnons, confus de voir les difficultés ou plutôt l'impossibilité de réussir en leur dessein, voient descendre Iris sur un arc-en-ciel. Cette vue leur donne espérance que Junon, dont cette nymphe est messagère, ne leur refusera pas son secours dans de si grands périls. Orphée l'en conjure au nom de tous par cet hymne qu'il chante:

Femme et sœur du maître des Dieux[ [314]....

Iris les assure ensuite que le secours de Junon et de Pallas ne leur manquera point, et qu'elles vont toutes deux leur confirmer ce qu'elle dit. Sur quoi on voit ces deux déesses chacune dans son char, dont l'un est tiré par des paons et l'autre par des hiboux. Toutes deux leur apprennent que le succès de leur entreprise dépend de l'amour de Médée pour Jason, et qu'ils n'en viendront jamais à bout si elle n'est de leur parti. Junon ajoute que pour l'y réduire elle va descendre en terre, et y prendre le visage et la forme de sa sœur Chalciope; et Pallas, qu'elle va les protéger au ciel contre les dieux du parti contraire; et soudain en même temps on voit Junon descendre, Pallas remonter, et Iris disparoître; et les Argonautes, ayant repris de nouvelles espérances sur ces promesses, se retirent pour aller sacrifier à l'Amour, de qui dépend toute leur fortune.

ACTE SECOND.

La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse en font la décoration. On voit tomber de gros torrents des rochers qui lui servent de rivages, et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est enfermée.

Junon, sous le visage et l'habit de Chalciope, tire Jason à part sur les bords de ce fleuve, et après lui avoir appris ce qu'elle a déjà gagné sur l'esprit de Médée à la faveur de ce déguisement, elle lui raconte qu'Hypsipyle, impatiente de le revoir, s'étoit mise sur la mer pour le suivre, et qu'y ayant fait naufrage, Neptune l'avoit reçue dans son palais, et la lui alloit renvoyer pour traverser ses amours avec Médée, et empêcher que son retour en Thessalie, après la conquête de la Toison, ne devînt funeste pour Pélie, son fils. Elle l'exhorte à ne point perdre de temps et à faire tous ses efforts à regagner tout à fait Médée, et emporter la Toison avant l'arrivée de cette amante.

Médée entre, sous prétexte de chercher sa sœur; et quelque ressentiment dont elle soit animée contre Jason, ce prince adroit agit si bien avec l'aide de Junon, qu'il l'adoucit; mais comme elle est prête à se rendre, Absyrte son frère interrompt leurs discours, pour leur faire part du ravissement que lui a donné ce qu'il a vu s'avancer vers eux sur le Phase; et en même temps on voit sortir de ce fleuve le dieu Glauque, avec deux tritons et deux sirènes, qui chantent ces paroles, cependant qu'une grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de cette même rivière.

Voici donc ce que chantent les sirènes:

Telle Vénus sortit du sein de l'onde[ [315]....

Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône. Sa première vue frappe le cœur d'Absyrte, et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle, et à Jason de rallumer ses feux pour cette reine de Lemnos, que Neptune lui renvoie comme le seul objet qui soit digne de son amour. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé. Absyrte donne la main à Hypsipyle, pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve; le seul Jason demeure immobile, et pressé par elle de lui parler, il lui avoue qu'il n'a plus d'yeux que pour Médée. Cette princesse ne laisse pas d'en prendre jalousie, et par une nouvelle colère, elle le quitte, comme un volage qui ne mérite pas qu'elle en fasse état. Jason la suit par le conseil de Junon, qui les va rejoindre un moment après, et Absyrte, demeuré seul avec Hypsipyle, lui fait ses premières offres de service, et tâche de lui faire concevoir la grandeur d'un amour qui vient de naître. Elle se défend sur la préoccupation de son cœur pour cet inconstant dont elle se voit abandonnée, et prie ce prince de la conduire au Roi pour lui en faire ses plaintes. Il veut l'en dissuader; mais enfin il obéit, et tous deux ensemble le vont trouver dans son palais.

ACTE TROISIÈME.

....[ [316] Le Roi entre le premier, suivi de Jason, qui vient de lui demander Médée en mariage, et la Toison pour dot. Ce monarque irrité le renvoie à la reine Hypsipyle, et lui commande d'écouter les plaintes qu'elle lui veut faire de son infidélité.

Hypsipyle, que le Roi laisse avec Jason, le réduit à lui avouer que toute la tendresse de son cœur est pour elle, et qu'il ne s'attache à Médée que par la considération du besoin qu'il en a pour emporter la Toison, sans laquelle ni lui ni aucun de ses compagnons ne peut retourner en Grèce qu'il n'y perde la tête. Médée interrompt leur discours; et sitôt que Jason la voit, il se retire tout confus de ce qu'il vient de dire, et saisi d'une juste appréhension qu'elle ne l'aye écouté.

Ces deux rivales, jalouses l'une de l'autre, commencent un entretien piquant qui se termine en querelle, que Médée fait éclater par un changement de ce palais doré en un palais d'horreur, où tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature sert de Termes[ [317]....

Quatre[ [318] monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle. Cette reine, demeurée seule parmi tant d'objets épouvantables, et pleine du désespoir où la jette l'infidèle politique de Jason, s'offre à mourir, et presse ces monstres de la dévorer; puis tout à coup se remettant en l'esprit que ce seroit se sacrifier à sa rivale, elle leur crie qu'ils n'avancent pas. Cette défense qu'elle leur fait est répétée par une voix cachée qui chante ces paroles:

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne[ [319]....

Les monstres s'arrêtent en même temps, et comme Hypsipyle ne sait à qui attribuer une protection si surprenante, la même voix ajoute:

C'est l'Amour qui fait ce miracle[ [320]....

Soudain une nuée descend en terre, et s'y séparant en deux ou trois, qui se perdent en divers endroits du théâtre, elle y laisse le prince Absyrte, qui en étoit enveloppé. Ce prince amoureux commande à ces monstres de disparoître, ce qu'ils font aussitôt, les uns en s'envolant, et les autres en fondant sous terre. Après quoi, il donne la main à cette reine effrayée, pour sortir d'un lieu si dangereux pour elle.

ACTE QUATRIÈME.

....[ [321]Médée y paroît seule, dans une profonde rêverie; Absyrte l'aborde, à qui elle demande compte du succès de leur artifice, et fait par là connoître aux spectateurs que toute cette épouvante du troisième acte n'étoit qu'un jeu concerté entre eux, afin qu'Hypsipyle, croyant être obligée de la vie à ce prince, reçût plus favorablement son amour, et ne disputât plus le cœur de Jason à cette princesse. Cet amant lui apprend que son secours inespéré n'a produit en cette reine que des sentiments de reconnoissance, qui ne vont point jusqu'à l'amour, et lui demande un charme assez fort pour emporter son cœur tout à fait. Médée lui avoue que le pouvoir de son art ne s'étend point jusque-là, et après lui avoir promis de le servir, elle le congédie en le priant de lui envoyer sa sœur Chalciope.

Attendant qu'elle vienne, elle s'entretient sur le péril où l'expose l'amour d'un volage, qui pourra ne lui être pas plus fidèle qu'à Hypsipyle. Chalciope, ou plutôt Junon sous son visage, vient l'entretenir, et lui exagère l'obligation qu'elle a à Jason de l'avoir si hautement préférée à Hypsipyle en sa présence même. Elle ajoute que ses dédains ne peuvent servir qu'à le réunir avec cette rivale, et se retire le voyant arriver. Médée lui fait des reproches de tout ce qu'il a dit d'obligeant à Hypsipyle, soit qu'elle l'eût entendu, soit qu'elle l'eût su par le moyen du charme. Jason lui répond qu'elle ne doit pas s'alarmer d'une civilité qu'il n'a pu refuser à la dignité d'une reine qu'il abandonne pour elle, et continue à lui demander la Toison, où sa gloire est attachée, avec le salut de tous ses compagnons. Médée lui réplique qu'elle veut bien prendre soin de sa gloire, et lui donne de quoi vaincre les taureaux et les gensdarmes, à la charge qu'il laissera combattre le dragon aux autres. Jason veut la grâce entière, et Médée le quitte en colère de ce qu'il exige tout d'elle, et ne veut rien laisser en son pouvoir.

Junon le rejoint, étonnée comme lui des menaces avec lesquelles Médée s'en est séparée. Elle se plaint de ce que l'Amour ne lui tient pas ce qu'il lui avoit promis en sa faveur, et lui apprend que les Dieux s'assemblent chez Jupiter pour résoudre le destin de cette journée. Sur quoi, le ciel de Vénus s'ouvre, qui fait voir le palais de cette déesse, où l'Amour paroît seul, et dit à Junon que pour lui tenir parole, il s'en va montrer à cette assemblée des Dieux qu'il est leur maître quand il lui plaît. Il finit en commandant à Jason d'obéir à Médée, et de lui laisser le soin du reste, et s'élance aussitôt en l'air, qu'il traverse, non pas d'un côté du théâtre à l'autre, mais d'un bout à l'autre. Les curieux qui voudront bien considérer ce vol le trouveront assez extraordinaire, et je ne me souviens point d'en avoir vu de cette manière[ [322]. Après que l'Amour a disparu, Jason reprend courage, et sort avec Junon, pour rejoindre Médée et rendre une soumission entière à ses volontés.

ACTE CINQUIÈME.

La forêt de Mars y fait voir la Toison sur un arbre qui en occupe le milieu. Le dragon ne s'y montre point encore, parce que le charme de Circé, qui l'en a fait gardien, le réserve pour s'opposer aux ravisseurs, et ne veut pas qu'il épouvante ceux qui ne sont amenés là que par la curiosité de voir cette précieuse dépouille. C'est ce qu'Absyrte apprend à Hypsipyle, et reçoit d'elle de nouvelles protestations de reconnoissance pour le service qu'il lui a rendu avec un aveu qu'elle ne peut se donner à lui que Jason ne se soit donné à un autre[ [323] et lui ait montré l'exemple d'un changement irrévocable. Le Roi les aborde, tout épouvanté de la victoire que ce héros vient de remporter sur les taureaux et les gensdarmes, et témoigne peu de confiance au dragon, qui reste seul à vaincre. Il attribue ces effets prodigieux à des charmes qu'Hypsipyle lui a prêtés, et qu'il croit plus savante en ce grand art que Médée, vu la manière toute miraculeuse dont elle a pris terre à Colchos. Cette reine rejette sur sa rivale ce qu'il lui impute, et presse Jason, qu'elle voit venir, d'en avouer la vérité. Jason, sans vouloir éclaircir cette matière, demande au Roi la permission d'achever, et s'avance vers la Toison pour la prendre. Médée paroît aussitôt sur le dragon volant, élevée en l'air à la hauteur d'un homme, et s'étant saisie de cette toison, elle présente le combat à ce héros, qui met bas les armes devant elle, et aime mieux renoncer à sa conquête que de lui déplaire. Après cette déférence, il se retire, et Zéthès et Calaïs, qui l'avoient suivi, entreprennent le combat en sa place, et s'élancent tout d'un temps dans les nuées, pour fondre de là sur le dragon. Médée les brave, et s'élève encore plus haut pour leur épargner la peine de descendre, cependant qu'Orphée les encourage par cet air qu'il chante:

Hâtez-vous, enfants de Borée[ [324]....

Cette chanson d'Orphée ne fait point paroître les Argonautes ailés, et Médée en prend occasion de le railler de ce que sa voix ne porte point jusqu'à eux, puisqu'elle ne les fait point descendre; mais ces héros se montrant sur la fin de sa raillerie, Orphée chante cet autre couplet tandis qu'ils combattent:

Combattez, race d'Orithye[ [325]....

L'art des machines n'a rien encore fait voir à la France de plus beau, ni de plus ingénieux que ce combat. Les deux héros ailés fondent sur le dragon, et se relevant aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, ils tournent face en même temps, pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent. Jusqu'ici nous n'avons point vu de vols sur nos théâtres qui n'ayent été tout à fait de bas en haut, ou de haut en bas, comme ceux d'Andromède; mais de descendre des nues au milieu de l'air et se relever aussitôt sans prendre terre, joignant ainsi les deux mouvements, et se retourner à la vue des spectateurs, pour recommencer dix fois la même descente, avec la même facilité que la première, je ne puis m'empêcher de dire qu'on n'a rien encore vu de si surprenant, ni qui soit exécuté avec tant de justesse[ [326].

Le combat se termine par la fuite des Argonautes et la retraite d'Orphée. Le Roi, ravi de voir que Médée l'a si bien servi, lui en fait ses remerciements, et l'invite à descendre pour l'embrasser. Cette princesse s'en excuse, sur ce qu'elle veut aller combattre et vaincre ces ambitieux jusque dans leur navire. Le Roi, voyant qu'elle continue à s'élever toujours plus haut avec la Toison qu'elle emporte, commence à la soupçonner de quelque perfidie, et elle lui avoue que les Dieux de Jason sont plus forts que les siens, et qu'elle le va rejoindre dans son vaisseau, où sa sœur Chalciope l'attend avec ses fils. Sitôt qu'elle est disparue, Junon se montre dans son chariot, et après avoir désabusé le Roi touchant Chalciope, dont elle a pris le visage pour mieux porter Médée à ce qu'elle vient de faire, elle remonte au ciel pour en obtenir l'aveu de Jupiter. Le Roi, au désespoir, implore le secours du Soleil son père, dont on voit s'ouvrir le palais lumineux, et ce dieu sortir dans son char tout brillant de lumière. Il s'élève en haut pour demander en faveur de son fils la protection de Jupiter, et un autre ciel s'ouvre au-dessus de lui, où paroît ce maître des Dieux sur son trône, et Junon à son côté. Ces trois théâtres qu'on voit tout d'une vue font un spectacle tout à fait agréable et majestueux[ [327].... C'est[ [328] en cet état que ce maître des Dieux répond à la prière que lui fait le Soleil, et lui dit que l'arrêt du Destin est irrévocable, et qu'Aæte, ayant perdu la Toison, doit perdre aussi son royaume; mais pour l'en consoler, il ordonne à Hypsipyle d'épouser Absyrte, et à ce roi d'aller passer ce temps fatal dans son île de Lemnos. Il ajoute qu'il doit sortir de Médée un Médus qui le rétablira en ses États, et fondera l'empire des Mèdes. Après cet oracle prononcé, le palais de Jupiter se referme, le Soleil va continuer sa course, et le Roi, Absyrte et Hypsipyle se retirent pour aller exécuter les ordres qu'ils ont reçus.

Voilà quelques légères idées de ce que l'on verra dans cette pièce, que je nommerois la plus belle des miennes, si la pompe des vers y répondoit à la dignité du spectacle. L'œil y découvrira des beautés que ma plume n'est pas capable d'exprimer, et la satisfaction qu'en remportera le spectateur l'obligera à m'accuser d'en avoir trop peu dit dans cet avant-goût que je lui donne.

EXAMEN[ [329].

L'antiquité n'a rien fait passer jusqu'à nous qui soit si généralement connu que le voyage des Argonautes; mais comme les historiens qui en ont voulu démêler la vérité d'avec la fable[ [330] qui l'enveloppe, ne s'accordent pas en tout, et que les poëtes qui l'ont embelli de leur fictions ne se sont pas assez accordés pour prendre[ [331] la même route, j'ai cru que pour en faciliter l'intelligence entière, il étoit à propos d'avertir le lecteur de quelques particularités[ [332] où je me suis attaché, qui peut-être ne sont pas connues de tout le monde. Elles sont pour la plupart tirées de Valérius Flaccus[ [333], qui en a fait un poëme épique en latin[ [334], et de qui, entre autres choses, j'ai emprunté la métamorphose de Junon en Chalciope.

Phryxus étoit fils d'Athamas, roi de Thèbes, et de Néphélé, qu'il répudia pour épouser Ino. Cette seconde femme persécuta si bien ce jeune prince, qu'il fut obligé de s'enfuir sur un mouton dont la laine étoit d'or, que sa mère lui donna après l'avoir reçu de Mercure. Il le sacrifia à Mars, sitôt qu'il fut abordé à Colchos[ [335], et lui en appendit la dépouille dans une forêt qui lui étoit consacrée. Aætes, fils du Soleil, et roi de cette province, lui donna pour femme Chalciope, sa fille aînée, dont il eut quatre fils, et mourut quelque temps après. Son ombre apparut ensuite à ce monarque, et lui révéla que le destin de son État dépendoit de cette toison; qu'en même temps qu'il la perdroit, il perdroit aussi son royaume; et qu'il étoit résolu dans le ciel que Médée, son autre fille, auroit un époux étranger. Cette prédiction fit deux effets. D'un côté, Aætes, pour conserver cette toison, qu'il voyoit si nécessaire à sa propre conservation, voulut en rendre la conquête impossible par le moyen des charmes de Circé sa sœur et de Médée sa fille. Ces deux savantes magiciennes firent en sorte qu'on ne pouvoit s'en rendre maître qu'après avoir dompté deux taureaux dont l'haleine étoit toute de feu, et leur avoir fait labourer le champ de Mars, où ensuite il falloit semer des dents de serpent, dont naissoient aussitôt autant de gensdarmes, qui tous ensemble attaquoient le téméraire qui se harsardoit à une si dangereuse entreprise; et pour dernier péril, il falloit combattre un dragon qui ne dormoit jamais, et qui étoit le plus fidèle et le plus redoutable gardien de ce trésor. D'autre côté, les rois voisins, jaloux de la grandeur d'Aætes, s'armèrent pour cette conquête, et entre autres Persès[ [336], son frère, roi de la Chersonèse Taurique, et fils du Soleil comme lui. Comme il s'appuya du secours des Scythes, Aætes emprunta celui de Styrus, roi d'Albanie, à qui il promit Médée, pour satisfaire à l'ordre qu'il croyoit en avoir reçu du ciel par cette ombre de Phryxus. Ils donnoient bataille, et la victoire penchoit du côté de Persès, lorsque Jason arriva suivi de ses Argonautes, dont la valeur la fit tourner du parti contraire; et en moins d'un mois, ces héros firent emporter tant d'avantages au roi de Colchos sur ses ennemis, qu'ils furent contraints de prendre la fuite et d'abandonner leur camp. C'est ici que commence la pièce; mais avant que d'en venir au détail, il faut dire un mot de Jason, et du dessein qui l'amenoit à Colchos.

Il étoit fils d'Æson, roi de Thessalie, sur qui Pélias, son frère, avoit usurpé ce royaume. Ce tyran[ [337] étoit fils de Neptune et de Tyro, fille de Salmonée, qui épousa ensuite Crétheus[ [338], père d'Æson, que je viens de nommer. Cette usurpation, lui donnant la défiance ordinaire à ceux de sa sorte, lui rendit suspect le courage de Jason, son neveu, et légitime hériter de ce royaume. Un oracle qu'il reçut le confirma dans ses soupçons, si bien que pour l'éloigner, ou plutôt pour le perdre, il lui commanda d'aller conquérir la Toison d'or, dans la croyance que ce prince y périroit, et le laisseroit, par sa mort, paisible possesseur de l'État dont il s'étoit emparé. Jason, par le conseil de Pallas, fit bâtir pour ce fameux voyage le navire Argo, où s'embarquèrent avec lui quarante des plus vaillants de toute la Grèce. Orphée fut du nombre, avec Zéthès[ [339] et Calaïs, fils du vent Borée et d'Orithye, princesse de Thrace, qui étoient nés avec des ailes, comme leur père, et qui par ce moyen délivrèrent Phinée, en passant, des Harpies[ [340] qui fondoient sur ses viandes sitôt que sa table étoit servie, et leur donnèrent la chasse par le milieu de l'air. Ces héros, durant leur voyage, reçurent beaucoup de faveurs de Junon et de Pallas, et prirent terre à Lemnos, dont étoit reine Hypsipyle, où ils tardèrent deux ans, pendant lesquels Jason fit l'amour à cette reine, et lui donna parole de l'épouser à son retour: ce qui ne l'empêcha pas de s'attacher auprès de Médée, et de lui faire les mêmes protestations, sitôt qu'il fut arrivé à Colchos, et qu'il eut vu le besoin qu'il en avoit. Ce nouvel amour lui réussit si heureusement, qu'il eut d'elle des charmes pour surmonter tous ces périls, et enlever[ [341] la Toison d'or, malgré le dragon qui la gardoit, et qu'elle assoupit. Un auteur que cite le mythologiste Noël le Comte, et qu'il appelle Denys le Milésien, dit qu'elle lui porta la Toison jusque dans son navire[ [342]; et c'est sur son rapport que je me suis autorisé à changer la fin ordinaire de cette fable, pour la rendre plus surprenante et plus merveilleuse. Je l'aurois été assez par la liberté qu'en donne la poésie en de pareilles rencontres; mais j'ai cru en avoir encore plus de droit en marchant sur les pas d'un autre, que si j'avois inventé ce changement.

C'est avec un fondement semblable que j'ai introduit Absyrte en âge d'homme, bien que la commune opinion n'en fasse qu'un enfant, que Médée déchira par morceaux. Ovide et Sénèque le disent[ [343]; mais Apollonius Rhodius le fait son aîné; et si nous voulons l'en croire, Aætes l'avoit eu d'Astérodie avant qu'il épousât la mère de cette princesse, qu'il nomme Idye, fille de l'Océan[ [344]. Il dit de plus qu'après la fuite des Argonautes, la vieillesse d'Aætes ne lui permettant pas de les poursuivre, ce prince monta sur mer, et les joignit autour d'une île située à l'embouchure du Danube, et qu'il appelle Peucé[ [345]. Ce fut là que Médée, se voyant perdue avec tous ces Grecs, qu'elle voyoit trop foibles pour lui résister, feignit de les vouloir trahir; et ayant attiré ce frère trop crédule à conférer avec elle de nuit dans le temple de Diane, elle le fit tomber dans une embuscade de Jason, où il fut tué. Valérius Flaccus dit les mêmes choses d'Absyrte que cet auteur grec[ [346]; et c'est sur l'autorité de l'un et de l'autre que je me suis enhardi à quitter l'opinion commune, après l'avoir suivie quand j'ai mis Médée sur le théâtre[ [347]. C'est me contredire moi-même en quelque sorte; mais Sénèque, dont je l'ai tirée, m'en donne l'exemple, lorsque après avoir fait mourir Jocaste dans l'Œdipe, il la fait revivre dans la Thébaïde, pour se trouver au milieu de ses deux fils, comme ils sont prêts de commencer le funeste duel où ils s'entre-tuent; si toutefois ces deux pièces sont véritablement d'un même auteur[ [348].

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE LA TOISON D'OR

ÉDITIONS SÉPARÉES

Desseins de la Toison d'or[ [349]. 1661 in-12.

RECUEILS

ACTEURS DU PROLOGUE.

LA FRANCE.
LA VICTOIRE.
MARS.
LA PAIX.
L'HYMÉNÉE.
LA DISCORDE.
L'ENVIE.
Quatre Amours.
ACTEURS DE LA TRAGÉDIE.
JUPITER.
JUNON.
PALLAS.
IRIS.
L'AMOUR.
LE SOLEIL.
AÆTE, roi de Colchos,
fils du Soleil.
ABSYRTE, fils d'Aæte.
CHALCIOPE, fille d'Aæte,
veuve de Phryxus.
MÉDÉE, fille d'Aæte,
amante de Jason.
HYPSIPYLE, reine de Lemnos.
JASON, prince de Thessalie,
chef des Argonautes.
PÉLÉE,
IPHITE,
ORPHÉE,
}Argonautes
ZÉTHÈS,
CALAÏS
}Argonautes ailés, fils de Borée et d'Orithye.
GLAUQUE, dieu marin.
Deux Tritons.—Deux Sirènes.—Quatre Vents.

La scène est à Colchos[ [351].

LA CONQUÊTE
DE LA TOISON D'OR.
TRAGÉDIE

PROLOGUE[ [352].

DÉCORATION DU PROLOGUE.

L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a plu donner à ses peuples[ [353], ayant été les motifs de la réjouissance publique pour laquelle cette tragédie a été préparée, non-seulement il étoit juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il étoit même absolument impossible d'en choisir une plus illustre matière.

L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres, et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas mieux traitée; ce qui marque le pitoyable état où la France étoit réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque[ [354] la fait jouir à présent[ [355].

SCÈNE PREMIÈRE.

LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE.

Doux charme des héros, immortelle Victoire,

Ame de leur vaillance, et source de leur gloire,

Vous qu'on fait si volage, et qu'on voit toutefois

Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix,

Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes5

Cette illustre union qu'ont avec vous mes armes,

Et si vos faveurs même obstinent mes soupirs

A pousser vers la Paix mes plus ardents desirs.

Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre,

Vous faites qu'on m'y craint; mais il vous faut la guerre;

Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers,

J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers.

LA VICTOIRE.

Je ne me repens point, incomparable France,

De vous avoir suivie avec tant de constance:

Je vous prépare encor mêmes attachements;15

Mais j'attendois de vous d'autres remercîments.

Vous lassez-vous de moi qui vous comble de gloire,

De moi qui de vos fils assure la mémoire,

Qui fais marcher partout l'effroi devant leurs pas?

LA FRANCE.

Ah! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats?20

La gloire qui les couvre, à moi-même funeste,

Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste;

Ils ne vont aux combats que pour me protéger,

Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager.

S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles,25

Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles:

Leur retour me punit de mon trop de bonheur,

Et mes bras triomphants me déchirent le cœur.

A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent:

L'État est florissant, mais les peuples gémissent;30

Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits,

Et la gloire du trône accable les sujets[ [356].

Voyez autour de moi que de tristes spectacles!

Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles.

Quelque encens que je doive à cette fermeté35

Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté,

Je me lasse de voir mes villes désolées,

Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées.

Mon roi, que vous rendez le plus puissant des rois,

En goûte moins le fruit de ses propres exploits;40

Du même œil dont il voit ses plus nobles conquêtes,

Il voit ce qu'il leur faut sacrifier de têtes;

De ce glorieux trône où brille sa vertu,

Il tend sa main auguste à son peuple abattu;

Et comme à tous moments[ [357] la commune misère45

Rappelle en son grand cœur les tendresses de père,

Ce cœur se laisse vaincre aux vœux que j'ai formés,

Pour faire respirer ce que vous opprimez.

LA VICTOIRE.

France, j'opprime donc ce que je favorise!

A ce nouveau reproche excusez ma surprise:50

J'avois cru jusqu'ici qu'à vos seuls ennemis

Ces termes odieux pouvoient être permis,

Qu'eux seuls de ma conduite avoient droit de se plaindre.

LA FRANCE.

Vos dons sont à chérir, mais leur suite est à craindre:

Pour faire deux héros ils font cent malheureux; 55

Et ce dehors brillant que mon nom reçoit d'eux

M'éclaire à voir les maux qu'à ma gloire il attache,

Le sang dont il m'épuise, et les nerfs qu'il m'arrache.

LA VICTOIRE.

Je n'ose condamner de si justes ennuis,

Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis;60

Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie

Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie?

Le voilà qui paroît, c'est lui-même, c'est Mars,

Qui vous lance du ciel de farouches regards;

Il menace, il descend: apaisez sa colère65

Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire.

(Le ciel s'ouvre et fait voir Mars en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile. Il descend ainsi à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant; et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il est parti[ [358].)

SCÈNE II.

MARS[ [359], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

MARS.

France ingrate, tu veux la paix!

Et pour toute reconnoissance

D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance,

Tu murmures de mes bienfaits!70

Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées

J'aurois rangé le sort des têtes couronnées;

Ton État n'auroit eu pour bornes que ton choix;

Et tu devois tenir pour assuré présage,

Voyant toute l'Europe apprendre ton langage,75

Que toute cette Europe alloit prendre tes lois.

Tu renonces à cette gloire;

La Paix a pour toi plus d'appas,

Et tu dédaignes la Victoire

Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas!80

Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie

Tiennent cette paix asservie.

La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser;

J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle;

Mais sache que je la rappelle,85

Si tu manques d'en bien user.

(Avant que de disparoître, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes. Ce palais a pour colonnes[ [360] des canons, qui ont pour bases des mortiers, et des boulets pour chapiteaux; le tout accompagné, pour ornements, de trompettes, de tambours, et autres instruments de guerre entrelacés ensemble et découpés à jour, qui font comme un second rang de colonnes. Le lambris est composé de trophées d'armes, et de tout ce qui peut désigner et embellir la demeure de ce dieu des batailles.)

SCÈNE III.

LA PAIX[ [361], LA DISCORDE, L'ENVIE, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA PAIX[ [362].

En vain à tes soupirs il est inexorable:

Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi;

Et tu devras bientôt ce succès adorable

A cette reine incomparable[ [363]90

Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi.

Ses tendresses de sœur, ses tendresses de mère,

Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère.

Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné;

Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle[ [364]:95

Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle

Fera trembler sous toi l'univers étonné,

Et dans tout l'avenir sur leur front couronné

Portera l'image fidèle

De celui qu'elle t'a donné.100

Ce dieu dont le pouvoir suprême

Étouffe d'un coup d'œil les plus vieux différends,

Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même,

Et qui borne souvent l'espoir des conquérants,

Le blond et pompeux Hyménée105

Prépare en ta faveur l'éclatante journée

Où sa main doit briser mes fers.

Ces monstres insolents dont je suis prisonnière,

Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers,

Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière.110

A tes cantons les plus déserts

Je rendrai leur beauté première;

Et dans les doux torrents d'une allégresse entière

Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers.

Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances,115

Que Mars sembloit plonger en d'immortels discords[ [365],

Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords

Les sublimes intelligences

Qui de leurs grands États meuvent les vastes corps[ [366].

Les surprenantes harmonies120

De ces miraculeux génies

Savent tout balancer, savent tout soutenir.

Leur prudence étoit due à cet illustre ouvrage,

Et jamais on n'eût pu fournir,

Aux intérêts divers de la Seine et du Tage,125

Ni zèle plus savant en l'art de réunir,

Ni savoir mieux instruit du commun avantage.

Par ces organes seuls ces dignes potentats

Se font eux-mêmes leurs arbitres;

Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres,130

Et des bornes à leurs États.

Ce dieu même qu'attend ma longue impatience

N'a droit de m'affranchir que par leur conférence:

Sans elle son pouvoir seroit mal reconnu.

Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie.135

France, ouvre ton cœur à la joie;

Et vous, monstres, fuyez; ce grand jour est venu.

(L'Hyménée paroît, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier.)

SCÈNE IV.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA DISCORDE, L'ENVIE[ [367], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA DISCORDE.

En vain tu le veux croire, orgueilleuse captive:

Pourrions-nous fuir le secours qui t'arrive?

L'ENVIE.

Pourrions-nous craindre un dieu qui contre nos fureurs

Ne prend pour armes que des fleurs?

L'HYMÉNÉE.

Oui, monstres, oui, craignez cette main vengeresse;

Mais craignez encor plus cette grande princesse[ [368]

Pour qui je viens allumer mon flambeau:

Pourriez-vous soutenir les traits de son visage?145

Fuyez, monstres, à son image;

Fuyez, et que l'enfer, qui fut votre berceau,

Vous serve à jamais de tombeau.

Et vous, noirs instruments d'un indigne esclavage,

Tombez, fers odieux, à ce divin aspect,150

Et pour lui rendre un prompt hommage,

Anéantissez-vous de honte ou de respect.

(Il présente ce portrait aux yeux de la Discorde et de l'Envie, qui trébuchent aussitôt aux enfers, et ensuite il le présente aux chaînes qui tiennent la Paix prisonnière, lesquelles tombent[ [369] et se brisent tout à l'heure.)

LA PAIX[ [370].

Dieux des sacrés plaisirs, vous venez de me rendre

Un bien dont les Dieux même ont lieu d'être jaloux;

Mais ce n'est pas assez, il est temps de descendre,155

Et de remplir les vœux qu'en terre on fait pour nous.

L'HYMÉNÉE.

Il en est temps, Déesse, et c'est trop faire attendre

Les effets d'un espoir si doux.

Vous donc, mes ministres fidèles,

Venez, Amours, et prêtez-nous vos ailes.160

(Quatre Amours descendent du ciel, deux de chaque côté, et s'attachent à l'Hyménée et à la Paix pour les apporter en terre.)

LA FRANCE.

Peuple, fais voir ta joie à ces divinités

Qui vont tarir le cours de tes calamités.

CHŒUR DE MUSIQUE.

(L'Hyménée, la Paix, et les quatre Amours descendent cependant qu'il chante[ [371]:)

Descends, Hymen, et ramène sur terre

Les délices avec la paix;

Descends, objet divin de nos plus doux souhaits,

Et par tes feux, éteins ceux de la guerre.

(Après que l'Hyménée et la Paix sont descendus, les quatres Amours remontent au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis se séparant deux à deux[ [372] et croisant leur vol, en sorte que ceux qui sont au côté droit se retirent à gauche dans les nues, et ceux qui sont au gauche[ [373] se perdent dans celles du côté droit.)

SCÈNE V.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE, à la Paix.

Adorable souhait des peuples gémissants,

Féconde sûreté des travaux innocents,

Infatigable appui du pouvoir légitime,

Qui dissipez le trouble et détruisez le crime,170

Protectrice des arts, mère des beaux loisirs,

Est-ce une illusion qui flatte mes desirs?

Puis-je en croire mes yeux, et dans chaque province

De votre heureux retour faire bénir mon prince?

LA PAIX.

France, aprends que lui-même il aime à le devoir175

A ces yeux dont tu vois le souverain pouvoir.

Par un effort d'amour réponds à leurs miracles;

Fais éclater ta joie en de pompeux spectacles:

Ton théâtre a souvent d'assez riches couleurs

Pour n'avoir pas besoin d'emprunter rien ailleurs.180

Ose donc, et fais voir que ta reconnoissance....

LA FRANCE.

De grâce, voyez mieux quelle est mon impuissance.

Est-il effort humain qui jamais ait tiré

Des spectacles pompeux d'un sein si déchiré?

Il faudroit que vos soins par le cours des années....185

L'HYMÉNÉE.

Ces traits divins n'ont pas de forces si bornées.

Mes roses et mes lis par eux en un moment

A ces lieux désolés vont servir d'ornement.

Promets, et tu verras l'effet de ma parole.

LA FRANCE.

J'entreprendrai beaucoup; mais ce qui m'en console190

C'est que sous votre aveu....

L'HYMÉNÉE.

Va, n'appréhende rien:

Nous serons à l'envi nous-mêmes ton soutien.

Porte sur ton théâtre une chaleur si belle,

Que des plus heureux temps l'éclat s'y renouvelle:

Nous en partagerons la gloire et le souci.195

LA VICTOIRE.

Cependant la Victoire est inutile ici:

Puisque la paix y règne, il faut qu'elle s'exile.

LA PAIX.

Non, Victoire: avec moi tu n'es pas inutile.

Si la France en repos n'a plus ou t'employer,

Du moins à ses amis elle peut t'envoyer.200

D'ailleurs mon plus grand calme aime l'inquiétude

Des combats de prudence, et des combats d'étude;

Il ouvre un champ plus large à ces guerres d'esprits;

Tous les peuples sans cesse en disputent le prix;

Et comme il fait monter à la plus haute gloire,205

Il est bon que la France ait toujours la Victoire.

Fais-lui donc cette grâce, et prends part comme nous

A ce qu'auront d'heureux des spectacles si doux.

LA VICTOIRE.

J'y consens, et m'arrête aux rives de la Seine,

Pour rendre un long hommage à l'une et l'autre reine,

Pour y prendre à jamais les ordres de son roi.

Puissé-je en obtenir, pour mon premier emploi,

Ceux d'aller jusqu'aux bouts de ce vaste hémisphère

Arborer les drapeaux de son généreux frère[ [374],

D'aller d'un si grand prince, en mille et mille lieux,215

Égaler le grand nom au nom de ses aïeux,

Le conduire au delà de leurs fameuses traces,

Faire un appui de Mars du favori des Grâces,

Et sous d'autres climats couronner ses hauts faits

Des lauriers qu'en ceux-ci lui dérobe la Paix!220

L'HYMÉNÉE.

Tu vas voir davantage, et les Dieux, qui m'ordonnent

Qu'attendant tes lauriers mes myrtes le couronnent,

Lui vont donner un prix de toute autre valeur

Que ceux que tu promets avec tant de chaleur.

Cette illustre conquête a pour lui plus de charmes225

Que celles que tu veux assurer à ses armes;

Et son œil, éclairé par mon sacré flambeau,

Ne voit point de trophée ou si noble ou si beau.

Ainsi, France, à l'envi l'Espagne et l'Angleterre[ [375]

Aiment à t'enrichir quand tu finis la guerre230

Et la paix, qui succède à ses tristes efforts,

Te livre par ma main leurs plus rares trésors.

LA PAIX.

Allons sans plus tarder mettre ordre à tes spectacles;

Et pour les commencer par de nouveaux miracles,

Toi que rend tout-puissant ce chef-d'œuvre des cieux,

Hymen, fais-lui changer la face de ces lieux.

L'HYMÉNÉE, seul.

Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages;

Chassez de ces débris les funestes images,

Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots

Le grand art de Médée en fit naître à Colchos.240

(Tout le théâtre se change en un jardin magnifique à la vue du portrait de la Reine, que l'Hyménée lui présente.)

FIN DU PROLOGUE.