SCÈNE II.
SPITRIDATE, MANDANE.
SPITRIDATE.
Il est temps de résoudre avec quel artifice
Vous pourrez en venir à bout,
Vous, ma sœur, qui tantôt me répondiez de tout,
Si j'avois le cœur d'Elpinice.1365
Il est à moi ce cœur, son silence le dit,
Son adieu le fait voir, sa fuite le proteste;
Et si je n'obtiens pas le reste,
MANDANE.
Si le don de ma main vous peut donner la sienne,1370
Je vous sacrifierai tout ce que j'ai promis;
Mais vous, répondez-vous que ce don vous l'obtienne,
Et qu'il mette d'accord de si fiers ennemis?
Le Roi, qui vous refuse à Lysander pour gendre,
Y consentira-t-il si vous m'offrez à lui?1375
Et s'il peut à ce prix le permettre aujourd'hui,
Lysander voudra-t-il se rendre?
Lui qui ne vous remet votre première foi
Qu'en faveur de l'amour que Cotys fait paroître,
Ne vous fait-il pas cette loi1380
Que sans le rendre heureux vous ne le sauriez être?
SPITRIDATE.
Cotys de cet espoir ose en vain se flatter:
L'amour d'Agésilas à son amour s'oppose.
MANDANE.
Et si vous ne pensez à le mieux écouter,
Lysander d'Elpinice en sa faveur dispose.1385
SPITRIDATE.
Ne me cachez rien, vous l'aimez.
MANDANE.
Comme vous aimez Elpinice.
SPITRIDATE.
Mais vous m'avez promis un entier sacrifice.
MANDANE.
Oui, s'il peut être utile aux vœux que vous formez.
SPITRIDATE.
Que ne peut point un roi?
MANDANE.
Quels droits n'a point un père?
SPITRIDATE.
Inexorable sœur!
MANDANE.
Impitoyable frère,
Qui voulez que j'éteigne un feu digne de moi,
Et ne sauriez vous faire une pareille loi!
SPITRIDATE.
Hélas! considérez....
MANDANE.
Considérez vous-même....
SPITRIDATE.
Que j'aime, et que je suis aimé.1395
MANDANE.
Que je suis aimée, et que j'aime.
SPITRIDATE.
N'égalez point au mien un feu mal allumé:
Le sexe vous apprend à régner sur vos âmes.
MANDANE.
Dites qu'il nous apprend à renfermer nos flammes;
Dites que votre ardeur, à force d'éclater, 1400
S'exhale, se dissipe, ou du moins s'exténue,
Quand la nôtre grossit sous cette retenue,
Dont le joug odieux ne sert qu'à l'irriter.
Je vous parle, Seigneur, avec une âme ouverte;
Et si je vous voyois capable de raison, 1405
Si quand l'amour domine, elle étoit de saison....
SPITRIDATE.
Ah! si quelque lumière enfin vous est offerte,
Expliquez-vous, de grâce, et pour le commun bien,
Vous ni moi ne négligeons rien.
MANDANE.
Notre amour à tous deux ne rencontre qu'obstacles1410
Presque impossibles à forcer;
Et si pour nous le ciel n'est prodigue en miracles,
Nous espérons en vain nous en débarrasser.
Tirons-nous une fois de cette servitude
Qui nous fait un destin si rude. 1415
Bravons Agésilas, Cotys et Lysander:
Qu'ils s'accordent sans nous, s'ils peuvent s'accorder.
Dirai-je tout? cessons d'aimer et de prétendre,
Et nous cesserons d'en dépendre.
SPITRIDATE.
N'aimer plus! Ah! ma sœur!
MANDANE.
J'en soupire à mon tour; 1420
Mais un grand cœur doit être au-dessus de l'amour.
Quel qu'en soit le pouvoir, quelle qu'en soit l'atteinte,
Deux ou trois soupirs étouffés,
Un moment de murmure, une heure de contrainte,
Un orgueil noble et ferme, et vous en triomphez. 1425
N'avons-nous secoué le joug de notre prince
Que pour choisir des fers dans une autre province?
Ne cherchons-nous ici que d'illustres tyrans,
Dont les chaînes plus glorieuses
Soumettent nos destins aux obscurs différends 1430
De leurs haines mystérieuses?
Ne cherchons-nous ici que les occasions
De fournir de matière à leurs divisions,
Et de nous imposer un plus rude esclavage
Par la nécessité d'obtenir leur suffrage? 1435
Puisque nous y cherchons tous deux la liberté,
Tâchons de la goûter, Seigneur, en sûreté:
Réduisons nos souhaits à la cause publique,
N'aimons plus que par politique,
Et dans la conjoncture où le ciel nous a mis,1440
Faisons des protecteurs, sans faire d'ennemis.
A quel propos aimer, quand ce n'est que déplaire
A qui nous peut nuire ou servir?
S'il nous en faut l'appui, pourquoi nous le ravir?
Pourquoi nous attirer sa haine et sa colère?1445
SPITRIDATE.
Oui, ma sœur, et j'en suis d'accord:
Agésilas, ici maître de notre sort,
Peut nous abandonner à la Perse irritée,
Et nous laisser rentrer, malgré tout notre effort,
Sous la captivité que nous avons quittée.1450
Cotys ni Lysander ne nous soutiendront pas,
S'il faut que sa colère à nous perdre s'applique.
Aimez, aimez-le donc, du moins par politique,
Ce redoutable Agésilas.
MANDANE.
Voulez-vous que je le prévienne,1455
Et qu'en dépit de la pudeur
D'un amour commandé l'obéissante ardeur
Fasse éclater ma flamme auparavant la sienne[ [57]?
On dit que je lui plais, qu'il soupire en secret,
Qu'il retient, qu'il combat ses desirs à regret;1460
Et cette vanité qui nous est naturelle
Veut croire ainsi que vous qu'on en juge assez bien;
Mais enfin c'est un feu sans aucune étincelle:
J'en crois ce qu'on en dit, et n'en sais encor rien.
S'il m'aime, un tel silence est la marque certaine1465
Qu'il craint Sparte et ses dures lois;
Qu'il voit qu'en m'épousant, s'il peut m'y faire reine,
Il ne peut lui donner des rois[ [58];
Que sa gloire....
SPITRIDATE.
Ma sœur, l'amour vaincra sans doute:
Ce héros est à vous, quelques lois qu'il redoute;1470
Et si par la prière il ne les peut fléchir,
Ses victoires auront de quoi l'en affranchir.
Ces lois, ces mêmes lois s'imposeront silence
A l'aspect de tant de vertus;
Ou Sparte l'avouera d'un peu de violence,1475
Après tant d'ennemis à ses pieds abattus.
MANDANE.
C'est vous flatter beaucoup en faveur d'Elpinice,
Que ce prince après tout ne vous peut accorder
Sans une éclatante injustice,
A moins que vous ayez l'aveu de Lysander.1480
D'ailleurs en exiger un hymen qui le gêne,
Et lui faire des lois au milieu de sa cour,
N'est-ce point hautement lui demander sa haine,
Quand vous lui promettez l'objet de son amour?
SPITRIDATE.
Si vous saviez, ma sœur, aimer autant que j'aime....
MANDANE.
Si vous saviez, mon frère, aimer comme je fais,
Vous sauriez ce que c'est que s'immoler soi-même,
Et faire violence à de si doux souhaits.
Je vous en parle en vain. Allez, frère barbare,
Voir à quoi Lysander se résoudra pour vous; 1490
Et si d'Agésilas la flamme se déclare,
J'en mourrai, mais je m'y résous.