SCÈNE III.
EURYDICE, SURÉNA, PALMIS.
PALMIS.
On dit qu'on vous exile à moins que d'épouser,
Seigneur, ce que le Roi daigne vous proposer.
SURÉNA.
Non; mais jusqu'à l'hymen que Pacorus souhaite, 1585
Il m'ordonne chez moi quelques jours de retraite.
PALMIS.
Et vous partez?
SURÉNA.
Je pars.
PALMIS.
Et malgré son courroux,
Vous avez sûreté d'aller jusque chez vous?
Vous êtes à couvert des périls dont menace
Les gens de votre sorte une telle disgrâce,1590
Et s'il faut dire tout, sur de si longs chemins
Il n'est point de poisons, il n'est point d'assassins?
SURÉNA.
Le Roi n'a pas encore oublié mes services,
Pour commencer par moi de telles injustices:
Il est trop généreux pour perdre son appui.1595
PALMIS.
S'il l'est, tous vos jaloux le sont-ils comme lui?
Est-il aucun flatteur, Seigneur, qui lui refuse
De lui prêter un crime et lui faire une excuse?
En est-il que l'espoir d'en faire mieux sa cour
N'expose sans scrupule à ces courroux d'un jour,1600
Ces courroux qu'on affecte alors qu'on désavoue
De lâches coups d'État dont en l'âme on se loue,
Et qu'une absence élude, attendant le moment
Qui laisse évanouir ce faux ressentiment?
SURÉNA.
Ces courroux affectés que l'artifice donne1605
Font souvent trop de bruit pour abuser personne.
Si ma mort plaît au Roi, s'il la veut tôt ou tard,
J'aime mieux qu'elle soit un crime qu'un hasard;
Qu'aucun ne l'attribue à cette loi commune
Qu'impose la nature et règle la fortune; 1610
Que son perfide auteur, bien qu'il cache sa main,
Devienne abominable à tout le genre humain;
Et qu'il en naisse enfin des haines immortelles
Qui de tous ses sujets lui fassent des rebelles.
PALMIS.
Je veux que la vengeance aille à son plus haut point:1615
Les morts les mieux vengés ne ressuscitent point,
Et de tout l'univers la fureur éclatante
En consoleroit mal et la sœur et l'amante.
SURÉNA.
Que faire donc, ma sœur?
PALMIS.
Votre asile est ouvert.
SURÉNA.
Quel asile?
PALMIS.
L'hymen qui vous vient d'être offert. 1620
Vos jours en sûreté dans les bras de Mandane,
Sans plus rien craindre....
SURÉNA.
Et c'est ma sœur qui m'y condamne!
C'est elle qui m'ordonne avec tranquillité
Aux yeux de ma princesse une infidélité!
PALMIS.
Lorsque d'aucun espoir notre ardeur n'est suivie,1625
Doit-on être fidèle aux dépens de sa vie?
Mais vous ne m'aidez point à le persuader,
Vous qui d'un seul regard pourriez tout décider?
Madame, ses périls ont-ils de quoi vous plaire?
EURYDICE.
Je crois faire beaucoup, Madame, de me taire; 1630
Et tandis qu'à mes yeux vous donnez tout mon bien,
C'est tout ce que je puis que de ne dire rien.
Forcez-le, s'il se peut, au nœud que je déteste;
Je vous laisse en parler, dispensez-moi du reste:
Je n'y mets point d'obstacle, et mon esprit confus....
C'est m'expliquer assez: n'exigez rien de plus.
SURÉNA.
Quoi? vous vous figurez que l'heureux nom de gendre,
Si ma perte est jurée, a de quoi m'en défendre,
Quand malgré la nature, en dépit de ses lois,
Le parricide a fait la moitié de nos rois,1640
Qu'un frère pour régner se baigne au sang d'un frère,
Qu'un fils impatient prévient la mort d'un père?
Notre Orode lui-même, où seroit-il sans moi?
Mithradate pour lui montroit-il plus de foi[ [486]?
Croyez-vous Pacorus bien plus sûr de Phradate?1645
J'en connois mal le cœur, si bientôt il n'éclate,
Et si de ce haut rang, que j'ai vu l'éblouir[ [487],
Son père et son aîné peuvent longtemps jouir[ [488].
Je n'aurai plus de bras alors pour leur défense;
Car enfin mes refus ne font pas mon offense;1650
Mon vrai crime est ma gloire, et non pas mon amour:
Je l'ai dit, avec elle il croîtra chaque jour;
Plus je les servirai, plus je serai coupable;
Et s'ils veulent ma mort, elle est inévitable.
Chaque instant que l'hymen pourroit la reculer1655
Ne les attacheroit qu'à mieux dissimuler;
Qu'à rendre, sous l'appas d'une amitié tranquille,
L'attentat plus secret, plus noir et plus facile.
Ainsi dans ce grand nœud chercher ma sûreté,
C'est inutilement faire une lâcheté,1660
Souiller en vain mon nom, et vouloir qu'on m'impute
D'avoir enseveli ma gloire sous ma chute.
Mais, Dieux! se pourroit-il qu'ayant si bien servi,
Par l'ordre de mon roi le jour me fût ravi?
Non, non: c'est d'un bon œil qu'Orode me regarde; 1665
Vous le voyez, ma sœur, je n'ai pas même un garde:
Je suis libre.
PALMIS.
Et j'en crains d'autant plus son courroux:
S'il vous faisoit garder, il répondroit de vous.
Mais pouvez-vous, Seigneur, rejoindre votre suite?
Êtes-vous libre assez pour choisir une fuite?1670
Garde-t-on chaque porte à moins d'un grand dessein?
Pour en rompre l'effet, il ne faut qu'une main.
Par toute l'amitié que le sang doit attendre,
Par tout ce que l'amour a pour vous de plus tendre....
SURÉNA.
La tendresse n'est point de l'amour d'un héros:1675
Il est honteux pour lui d'écouter des sanglots;
Et parmi la douceur des plus illustres flammes,
Un peu de dureté sied bien aux grandes âmes.
PALMIS.
Quoi? vous pourriez....
SURÉNA.
Adieu: le trouble où je vous voi
Me fait vous craindre plus que je ne crains le Roi.1680