SCÈNE IV.
PSYCHÉ[ [340].
PSYCHÉ.
Cruel destin! funeste inquiétude!
Fatale curiosité!
Qu'avez-vous fait, affreuse solitude,
De toute ma félicité?
J'aimois un dieu, j'en étois adorée,1555
Mon bonheur redoubloit de moment en moment;
Et je me vois seule, éplorée,
Au milieu d'un désert, où pour accablement,
Et confuse et désespérée,
Je sens croître l'amour, quand j'ai perdu l'amant.1560
Le souvenir m'en charme et m'empoisonne;
Sa douceur tyrannise un cœur infortuné
Qu'aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné.
O ciel! quand l'Amour m'abandonne,
Pourquoi me laisse-t-il l'amour qu'il m'a donné? 1565
Source de tous les biens, inépuisable et pure,
Maître des hommes et des Dieux,
Cher auteur des maux que j'endure,
Êtes-vous pour jamais disparu de mes yeux[ [341]?
Je vous en ai banni moi-même: 1570
Dans un excès d'amour, dans un bonheur extrême,
D'un indigne soupçon mon cœur s'est alarmé.
Cœur ingrat, tu n'avois qu'un feu mal allumé;
Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime,
Que ce que veut l'objet aimé. 1575
Mourons, c'est le parti qui seul me reste à suivre
Après la perte que je fais.
Pour qui, grands Dieux! voudrois-je vivre?
Et pour qui former des souhaits?
Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables,1580
Ensevelis mon crime dans tes flots;
Et pour finir des maux si déplorables,
Laisse-moi dans ton lit assurer mon repos.
LE DIEU DU FLEUVE.
Ton trépas souilleroit mes ondes,
Psyché[ [342]: le ciel te le défend; 1585
Et peut-être qu'après des douleurs si profondes
Un autre sort t'attend.
Fuis plutôt de Vénus l'implacable colère.
Je la vois qui te cherche et qui te veut punir:
L'amour du fils a fait la haine de la mère. 1590
Fuis, je saurai la retenir.
PSYCHÉ.
J'attends ses fureurs vengeresses:
Qu'auront-elles pour moi qui ne me soit trop doux?
Qui cherche le trépas ne craint dieux ni déesses,
Et peut braver tout leur courroux. 1595