SCÈNE IV.
AGÉSILAS, XÉNOCLÈS.
AGÉSILAS.
D'où sait-il, Xénoclès, d'où sait-il que je l'aime?
Je ne l'ai dit qu'à toi: m'aurois-tu découvert?
XÉNOCLÈS.
Si j'ose vous parler, Seigneur, à cœur ouvert,
Il ne le sait que de vous-même.
L'éclat de ces faveurs dont vous enveloppez1235
De votre faux secret le chatouilleux mystère,
Dit si haut, malgré vous, ce que vous pensez taire,
Que vous êtes ici le seul que vous trompez.
De si brillants dehors font un grand jour dans l'âme;
Et quelque illusion qui puisse vous flatter,1240
Plus ils déguisent votre flamme,
Plus au travers du voile ils la font éclater.
AGÉSILAS.
Quoi? la civilité, l'accueil, la déférence,
Ce que pour le beau sexe on a de complaisance,
Ce qu'on lui rend d'honneur[ [55], tout passe pour amour?1245
XÉNOCLÈS.
Il est bien malaisé qu'aux yeux de votre cour
Il passe pour indifférence;
Et c'est l'en avouer assez ouvertement
Que refuser Mandane aux vœux d'un autre amant.
Mais qu'importe après tout? Si du plus grand courage1250
Le vrai mérite a droit d'attendre un plein hommage,
Seroit-il honteux de l'aimer?
AGÉSILAS.
Non, et même avec gloire on s'en laisse charmer;
Mais un roi, que son trône à d'autres soins engage,
Doit n'aimer qu'autant qu'il lui plaît 1255
Et que de sa grandeur y consent l'intérêt.
Vois donc si ma peine est légère:
Sparte ne permet point aux fils d'une étrangère
De porter son sceptre en leur main;
Cependant à mes yeux Mandane a su trop plaire;1260
Je veux cacher ma flamme, et je le veux en vain.
Empêcher son hymen, c'est lui faire injustice;
L'épouser, c'est blesser nos lois;
Et même il n'est pas sûr que j'emporte son choix.
La donner à Cotys, c'est me faire un supplice;1265
M'opposer à ses vœux, c'est le joindre au parti
Que déjà contre moi Lysander a pu faire;
Et s'il a le bonheur de ne lui pas déplaire,
J'en recevrai peut-être un honteux démenti.
Que ma confusion, que mon trouble est extrême!1270
Je me défends d'aimer, et j'aime;
Et je sens tout mon cœur balancé nuit et jour
Entre l'orgueil du diadème
Et les doux espoirs de l'amour.
En qualité de roi, j'ai pour ma gloire à craindre,1275
En qualité d'amant, je vois mon sort à plaindre:
Mon trône avec mes vœux ne souffre aucun accord,
Et ce que je me dois me reproche sans cesse
Que je ne suis pas assez fort
Pour triompher de ma foiblesse. 1280
XÉNOCLÈS.
Toutefois il est temps ou de vous déclarer,
Ou de céder l'objet qui vous fait soupirer.
AGÉSILAS.
Le plus sûr, Xénoclès, n'est pas le plus facile.
Cherche-moi Spitridate, et l'amène en ce lieu;
Et nous verrons après s'il n'est point de milieu 1285
Entre le charmant et l'utile.
FIN DU TROISIÈME ACTE.