SCÈNE IV.
ATTILA, HONORIE, OCTAR.
HONORIE.
Accepter ses refus! moi, Seigneur?
ATTILA.
Vous, Madame.
Peut-il être honteux de devenir ma femme?
Et quand on vous assure un si glorieux nom,
Peut-il vous importer qui vous en fait le don? 960
Peut-il vous importer par quelle voie arrive
La gloire dont pour vous Ildione se prive?
Que ce soit son refus, ou que ce soit mon choix,
En marcherez-vous moins sur la tête des rois?
Mes[ [150] deux traités de paix m'ont donné deux princesses,
Dont l'une aura ma main, si l'autre eut mes tendresses;
L'une aura ma grandeur, comme l'autre eut mes vœux:
C'est ainsi qu'Attila se partage à vous deux.
N'en murmurez, Madame, ici non plus que l'autre;
Sa part la satisfait, recevez mieux la vôtre;970
J'en étois idolâtre, et veux vous épouser.
La raison? c'est ainsi qu'il me plaît d'en user[ [151].
HONORIE.
Et ce n'est pas ainsi qu'il me plaît qu'on en use:
Je cesse d'estimer ce qu'une autre refuse,
Et bien que vos traités vous engagent ma foi, 975
Le rebut d'Ildione est indigne de moi.
Oui, bien que l'univers ou vous serve ou vous craigne,
Je n'ai que des mépris pour ce qu'elle dédaigne.
Quel honneur est celui d'être votre moitié,
Qu'elle cède par grâce, et m'offre par pitié? 980
Je sais ce que le ciel m'a faite[ [152] au-dessus d'elle,
Et suis plus glorieuse encor qu'elle n'est belle.
ATTILA.
J'adore cet orgueil, il est égal au mien,
Madame; et nos fiertés se ressemblent si bien,
Que si la ressemblance est par où l'on s'entr'aime, 985
J'ai lieu de vous aimer comme une autre moi-même[ [153].
HONORIE.
Ah! si non plus que vous je n'ai point le cœur bas,
Nos fiertés pour cela ne se ressemblent pas.
La mienne est de princesse, et la vôtre est d'esclave:
Je brave les mépris, vous aimez qu'on vous brave;990
Votre orgueil a son foible, et le mien, toujours fort,
Ne peut souffrir d'amour dans ce peu de rapport.
S'il vient de ressemblance, et que d'illustres flammes
Ne puissent que par elle unir les grandes âmes,
D'où naîtroit cet amour, quand je vois en tous lieux995
De plus dignes fiertés qui me ressemblent mieux?
ATTILA.
Vous en voyez ici, Madame; et je m'abuse,
Ou quelque autre me vole un cœur qu'on me refuse;
Et cette noble ardeur de me désobéir
En garde la conquête à l'heureux Valamir.1000
HONORIE.
Ce n'est qu'à moi, Seigneur, que j'en dois rendre conte;
Quand je voudrai l'aimer, je le pourrai sans honte:
Il est roi comme vous.
ATTILA.
En effet il est roi,
J'en demeure d'accord, mais non pas comme moi.
Même splendeur de sang, même titre nous pare;1005
Mais de quelques degrés le pouvoir nous sépare;
Et du trône où le ciel a voulu m'affermir,
C'est tomber d'assez haut que jusqu'à Valamir.
Chez ses propres sujets ce titre qu'il étale
Ne fait d'entre eux et moi que remplir l'intervalle;1010
Il reçoit sous ce titre et leur porte mes lois;
Et s'il est roi des Goths, je suis celui des rois[ [154].
HONORIE.
Et j'ai de quoi le mettre au-dessus de ta tête,
Sitôt que de ma main j'aurai fait sa conquête.
Tu n'as pour tout pouvoir[ [155] que des droits usurpés 1015
Sur des peuples surpris et des princes trompés;
Tu n'as d'autorité que ce qu'en font les crimes;
Mais il n'aura de moi que des droits légitimes;
Et fût-il sous ta rage à tes pieds abattu,
Il est plus grand que toi, s'il a plus de vertu.1020
ATTILA.
Sa vertu ni vos droits ne sont pas de grands charmes,
A moins que pour appui je leur prête mes armes.
Ils ont besoin de moi, s'ils veulent aller loin;
Mais pour être empereur je n'en ai plus besoin.
Aétius est mort, l'empire n'a plus d'homme,1025
Et je puis trop sans vous me faire place à Rome.
HONORIE.
Aétius est mort! Je n'ai plus de tyran;
Je reverrai mon frère en Valentinian;
Et mille vrais héros qu'opprimoit ce faux maître
Pour me faire justice à l'envi vont paroître. 1030
Ils défendront l'empire, et soutiendront mes droits
En faveur des vertus dont j'aurai fait le choix.
Les grands cœurs n'osent rien sous de si grands ministres:
Leur plus haute valeur n'a d'effets que sinistres;
Leur gloire fait ombrage à ces puissants jaloux, 1035
Qui s'estiment perdus s'ils ne les perdent tous.
Mais après leur trépas tous ces grands cœurs revivent;
Et pour ne plus souffrir des fers qui les captivent[ [156],
Chacun reprend sa place et remplit son devoir.
La mort d'Aétius te le fera trop voir: 1040
Si pour leur maître en toi je leur mène un barbare,
Tu verras quel accueil leur vertu te prépare;
Mais si d'un Valamir j'honore un si haut rang,
Aucun pour me servir n'épargnera son sang.
ATTILA.
Vous me faites pitié de si mal vous connoître,1045
Que d'avoir tant d'amour, et le faire paroître.
Il est honteux, Madame, à des rois tels que nous,
Quand ils en sont blessés, d'en laisser voir les coups.
Il a droit de régner sur les âmes communes,
Non sur celles qui font et défont les fortunes; 1050
Et si de tout le cœur on ne peut l'arracher,
Il faut s'en rendre maître, ou du moins le cacher.
Je ne vous blâme point d'avoir eu mes foiblesses;
Mais faites même effort sur ces lâches tendresses,
Et comme je vous tiens seule digne de moi, 1055
Tenez-moi seul aussi digne de votre foi.
Vous aimez Valamir, et j'adore Ildione:
Je me garde pour vous, gardez-vous pour mon trône;
Prenez ainsi que moi des sentiments plus hauts,
Et suivez mes vertus ainsi que mes défauts. 1060
HONORIE.
Parle de tes fureurs et de leur noir ouvrage:
Il s'y mêle peut-être une ombre de courage;
Mais bien loin qu'avec gloire on te puisse imiter,
La vertu des tyrans est même à détester.
Irois-je à ton exemple assassiner mon frère? 1065
Sur tous mes alliés répandre ma colère?
Me baigner dans leur sang, et d'un orgueil jaloux...?
ATTILA.
Si nous nous emportons, j'irai plus loin que vous,
Madame.
HONORIE.
Les grands cœurs parlent avec franchise.
ATTILA.
Quand je m'en souviendrai, n'en soyez pas surprise;
Et si je vous épouse avec ce souvenir,
Vous voyez le passé, jugez de l'avenir.
Je vous laisse y penser. Adieu, Madame.
HONORIE.
Ah! traître!
ATTILA.
Je suis encore amant, demain je serai maître.
Remenez la Princesse, Octar.
HONORIE.
Quoi?
ATTILA.
C'est assez.1075
Vous me direz tantôt tout ce que vous pensez;
Mais pensez-y deux fois avant que me le dire:
Songez que c'est de moi que vous tiendrez l'empire;
Que vos droits sans ma main ne sont que droits en l'air.
HONORIE.
Ciel!
ATTILA.
Allez, et du moins apprenez à parler.1080
HONORIE.
Apprends, apprends toi-même à changer de langage,
Lorsqu'au sang des Césars ta parole t'engage.
ATTILA.
Nous en pourrons changer avant la fin du jour.
HONORIE.
Fais ce que tu voudras, tyran, j'aurai mon tour.
FIN DU TROISIÈME ACTE.