SCÈNE PREMIÈRE.

JUSTINE, IRÈNE.

JUSTINE.

Non, votre cher Aspar n'aime point la princesse:

Ce n'est que pour le rang que tout son cœur s'empresse;

Et si l'on eût choisi mon père pour César,

J'aurois déjà les vœux de cet illustre Aspar.

Il s'en est expliqué tantôt en ma présence;

Et tout ce que pour elle il a de complaisance,

Tout ce qu'il lui veut faire ou craindre ou dédaigner, 1095

Ne doit être imputé qu'à l'ardeur de régner.

Pulchérie a des yeux qui percent le mystère,

Et le croit plus rival qu'ami de ce cher frère;

Mais comme elle balance, elle écoute aisément

Tout ce qui peut d'abord flatter son sentiment: 1100

Voilà ce que j'en sais[ [404].

IRÈNE.

Je ne suis point surprise

De tout ce que d'Aspar m'apprend votre franchise.

Vous ne m'en dites rien que ce que j'en ai dit,

Lorsqu'à Léon tantôt j'ai dépeint son esprit;

Et j'en ai pénétré l'ambition secrète 1105

Jusques à pressentir l'offre qu'il vous a faite.

Puisque en vain[ [405] je m'attache à qui ne m'aime pas,

Il faut avec honneur franchir ce mauvais pas:

Il faut, à son exemple, avoir ma politique,

Trouver à ma disgrâce une face héroïque, 1110

Donner à ce divorce une illustre couleur,

Et sous de beaux dehors dévorer ma douleur.

Dites-moi cependant, que deviendra mon frère?

D'un si parfait amour que faut-il qu'il espère?

JUSTINE.

On l'aime, et fortement, et bien plus qu'on ne veut;1115

Mais pour s'en détacher, on fait tout ce qu'on peut.

Faut-il vous dire tout? On m'a commandé même

D'essayer contre lui l'art et le stratagème.

On me devra beaucoup si je puis l'ébranler,

On me donne son cœur, si je le puis voler; 1120

Et déjà pour essai de mon obéissance,

J'ai porté quelque attaque, et fait un peu d'avance.

Vous pouvez bien juger comme il a rebuté,

Fidèle amant qu'il est, cette importunité;

Mais pour peu qu'il vous plût appuyer l'artifice, 1125

Cet appui tiendroit lieu d'un signalé service.

IRÈNE.

Ce n'est point un service à prétendre de moi

Que de porter mon frère à garder mal sa foi;

Et quand à vous aimer j'aurois su le réduire,

Quel fruit son changement pourroit-il lui produire? 1130

Vous qui ne l'aimez point, pourriez-vous l'accepter?

JUSTINE.

Léon ne sauroit être un homme à rejeter;

Et l'on voit si souvent, après la foi donnée,

Naître un parfait amour d'un pareil hyménée,

Que si de son côté j'y voyois quelque jour, 1135

J'espérerois bientôt de l'aimer à mon tour.

IRÈNE.

C'est trop et trop peu dire. Est-il encore à naître,

Cet amour? Est-il né?

JUSTINE.

Cela pourroit bien être[ [406].

Ne l'examinons point avant qu'il en soit temps;

L'occasion viendra peut-être, et je l'attends. 1140

IRÈNE.

Et vous servez Léon auprès de la princesse?

JUSTINE.

Avec sincérité pour lui je m'intéresse;

Et si j'en étois crue, il auroit le bonheur

D'en obtenir la main, comme il en a le cœur.

J'obéis cependant aux ordres qu'on me donne, 1145

Et souffrirois ses vœux, s'il perdoit la couronne.

Mais la princesse vient.