SCÈNE PREMIÈRE.

PACORUS, SURÉNA.

PACORUS.

Suréna, votre zèle a trop servi mon père

Pour m'en laisser attendre un devoir moins sincère;350

Et si près d'un hymen qui doit m'être assez doux,

Je mets ma confiance et mon espoir en vous.

Palmis avec raison de cet hymen murmure;

Mais je puis réparer ce qu'il lui fait d'injure;

Et vous n'ignorez pas qu'à former ces grands nœuds355

Mes pareils ne sont point tout à fait maîtres d'eux.

Quand vous voudrez tous deux attacher vos tendresses,

Il est des rois pour elle, et pour vous des princesses,

Et je puis hautement vous engager ma foi

Que vous ne vous plaindrez du prince ni du Roi.360

SURÉNA.

Cessez de me traiter, Seigneur, en mercenaire:

Je n'ai jamais servi par espoir de salaire;

La gloire m'en suffit, et le prix que reçoit....

PACORUS.

Je sais ce que je dois quand on fait ce qu'on doit,

Et si de l'accepter ce grand cœur vous dispense,365

Le mien se satisfait alors qu'il récompense.

J'épouse une princesse en qui les doux accords

Des grâces de l'esprit avec celles du corps

Forment le plus brillant et plus noble assemblage

Qui puisse orner une âme et parer un visage.370

Je n'en dis que ce mot; et vous savez assez

Quels en sont les attraits, vous qui la connoissez.

Cette princesse donc, si belle, si parfaite,

Je crains qu'elle n'ait pas ce que plus je souhaite:

Qu'elle manque d'amour, ou plutôt que ses vœux 375

N'aillent pas tout à fait du côté que je veux.

Vous qui l'avez tant vue, et qu'un devoir fidèle

A tenu si longtemps près de son père et d'elle,

Ne me déguisez point ce que dans cette cour

Sur de pareils soupçons vous auriez eu de jour. 380

SURÉNA.

Je la voyois, Seigneur, mais pour gagner son père:

C'étoit tout mon emploi, c'étoit ma seule affaire;

Et je croyois par elle être sûr de son choix;

Mais Rome et son intrigue eurent le plus de voix.

Du reste, ne prenant intérêt à m'instruire 385

Que de ce qui pouvoit vous servir ou vous nuire,

Comme je me bornois à remplir ce devoir,

Je puis n'avoir pas vu ce qu'un autre eût pu voir.

Si j'eusse pressenti que la guerre achevée,

A l'honneur de vos feux elle étoit réservée,390

J'aurois pris d'autres soins, et plus examiné;

Mais j'ai suivi mon ordre, et n'ai point deviné.

PACORUS.

Quoi? de ce que je crains vous n'auriez nulle idée?

Par aucune ambassade on ne l'a demandée?

Aucun prince auprès d'elle, aucun digne sujet 395

Par ses attachements n'a marqué de projet?

Car il vient quelquefois du milieu des provinces

Des sujets en nos cours qui valent bien des princes;

Et par l'objet présent les sentiments émus

N'attendent pas toujours des rois qu'on n'a point vus.400

SURÉNA.

Durant tout mon séjour rien n'y blessoit ma vue;

Je n'y rencontrois point de visite assidue,

Point de devoirs suspects, ni d'entretiens si doux

Que si j'avois aimé, j'en dusse être jaloux.

Mais qui vous peut donner cette importune crainte,405

Seigneur?

PACORUS.

Plus je la vois, plus j'y vois de contrainte:

Elle semble, aussitôt que j'ose en approcher,

Avoir je ne sais quoi qu'elle me veut cacher;

Non qu'elle ait jusqu'ici demandé de remise;

Mais ce n'est pas m'aimer, ce n'est qu'être soumise; 410

Et tout le bon accueil que j'en puis recevoir,

Tout ce que j'en obtiens ne part que du devoir.

SURÉNA.

N'en appréhendez rien. Encor toute étonnée,

Toute tremblante encore au seul nom d'hyménée,

Pleine de son pays, pleine de ses parents,415

Il lui passe en l'esprit cent chagrins différents.

PACORUS.

Mais il semble, à la voir, que son chagrin s'applique

A braver par dépit l'allégresse publique:

Inquiète, rêveuse, insensible aux douceurs

Que par un plein succès l'amour verse en nos cœurs....

SURÉNA.

Tout cessera, Seigneur, dès que sa foi reçue

Aura mis en vos mains la main qui vous est due:

Vous verrez ces chagrins détruits en moins d'un jour,

Et toute sa vertu devenir toute[ [452] amour.

PACORUS.

C'est beaucoup hasarder que de prendre assurance 425

Sur une si légère et douteuse espérance;

Et qu'aura cet amour d'heureux, de singulier,

Qu'à son trop de vertu je devrai tout entier?

Qu'aura-t-il de charmant, cet amour, s'il ne donne

Que ce qu'un triste hymen ne refuse à personne, 430

Esclave dédaigneux d'une odieuse loi

Qui n'est pour toute chaîne attaché qu'à sa foi?

Pour faire aimer ses lois, l'hymen ne doit en faire

Qu'afin d'autoriser la pudeur à se taire.

Il faut, pour rendre heureux, qu'il donne sans gêner, 435

Et prête un doux prétexte à qui veut tout donner.

Que sera-ce, grands Dieux! si toute ma tendresse

Rencontre un souvenir plus cher à ma princesse,

Si le cœur pris ailleurs ne s'en arrache pas,

Si pour un autre objet il soupire en mes bras? 440

Il faut, il faut enfin m'éclaircir avec elle.

SURÉNA.

Seigneur, je l'aperçois; l'occasion est belle.

Mais si vous en tirez quelque éclaircissement

Qui donne à votre crainte un juste fondement,

Que ferez-vous?

PACORUS.

J'en doute, et pour ne vous rien feindre,

Je crois m'aimer[ [453] assez pour ne la pas contraindre;

Mais tel chagrin aussi pourroit me survenir,

Que je l'épouserois afin de la punir.

Un amant dédaigné souvent croit beaucoup faire

Quand il rompt le bonheur de ce qu'on lui préfère. 450

Mais elle approche. Allez, laissez-moi seul agir:

J'aurois peur devant vous d'avoir trop à rougir.