SCÈNE V.

TITE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, ALBIN,
FLAVIAN, PHILON.

(Domitian entre[ [282].)

TITE.

Allez dire au sénat, Flavian, qu'il se lève:

Quoi qu'il ait commencé, je défends qu'il achève.1660

Soit qu'il parle à présent du Vésuve[ [283] ou de moi,

Qu'il cesse, et que chacun se retire chez soi.

Ainsi le veut la Reine; et comme amant fidèle,

Je veux qu'il obéisse aux lois que je prends d'elle,

Qu'il laisse à notre amour régler notre intérêt. 1665

DOMITIAN.

Il n'est plus temps, Seigneur; j'en apporte l'arrêt.

TITE.

Qu'ose-t-il m'ordonner?

DOMITIAN.

Seigneur, il vous conjure

De remplir tout l'espoir d'une flamme si pure.

Des services rendus à vous, à tout l'État,

C'est le prix qu'a jugé lui devoir le sénat; 1670

Et pour ne vous prier que pour une Romaine,

D'une commune voix Rome adopte la Reine;

Et le peuple à grands cris montre sa passion

De voir un plein effet de cette adoption.

TITE.

Madame....

BÉRÉNICE.

Permettez, Seigneur, que je prévienne

Ce que peut votre flamme accorder à la mienne.

Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté

N'a plus à redouter aucune indignité.

J'éprouve du sénat l'amour et la justice,

Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice. 1680

Je n'abuserai point d'un surprenant respect

Qui semble un peu bien prompt pour n'être point suspect:

Souvent on se dédit de tant de complaisance.

Non que vous ne puissiez en fixer l'inconstance:

Si nous avons trop vu ses flux et ses reflux 1685

Pour Galba, pour Othon, et pour Vitellius,

Rome, dont aujourd'hui vous êtes les délices[ [284],

N'aura jamais pour vous ces insolents caprices;

Mais aussi cet amour qu'a pour vous l'univers

Ne vous peut garantir des ennemis couverts. 1690

Un million de bras a beau garder un maître,

Un million de bras ne pare point d'un traître:

Il n'en faut qu'un pour perdre un prince aimé de tous,

Il n'y faut qu'un brutal qui me haïsse en vous;

Aux zèles indiscrets tout paroît légitime, 1695

Et la fausse vertu se fait honneur du crime.

Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix:

Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois;

Rendons-lui, vous et moi, cette reconnoissance

D'en avoir pour vous plaire affoibli la puissance,1700

De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits.

On nous aime: faisons qu'on nous aime à jamais.

D'autres sur votre exemple épouseroient des reines

Qui n'auroient pas, Seigneur, des âmes si romaines,

Et lui feroient peut-être avec trop de raison 1705

Haïr votre mémoire et détester mon nom.

Un refus généreux de tant de déférence

Contre tous ces périls nous met en assurance.

TITE.

Le ciel de ces périls saura trop nous garder.

BÉRÉNICE.

Je les vois de trop près pour vous y hasarder. 1710

TITE.

Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême....

BÉRÉNICE.

Jamais un tendre amour n'expose ce qu'il aime.

TITE.

Mais, Madame, tout cède, et nos vœux exaucés....

BÉRÉNICE.

Votre cœur est à moi, j'y règne; c'est assez[ [285].

TITE.

Malgré les vœux publics refuser d'être heureuse,1715

C'est plus craindre qu'aimer.

BÉRÉNICE.

La crainte est amoureuse.

Ne me renvoyez pas, mais laissez-moi partir.

Ma gloire ne peut croître, et peut se démentir.

Elle passe aujourd'hui celle du plus grand homme,

Puisqu'enfin je triomphe et dans Rome et de Rome:

J'y vois à mes genoux le peuple et le sénat;

Plus j'y craignois de honte, et plus j'y prends d'éclat;

J'y tremblois sous sa haine, et la laisse impuissante;

J'y rentrois exilée, et j'en sors triomphante.

TITE.

L'amour peut-il se faire une si dure loi? 1725

BÉRÉNICE.

La raison me la fait malgré vous, malgré moi[ [286].

Si je vous en croyois, si je voulois m'en croire,

Nous pourrions vivre heureux, mais avec moins de gloire.

Épousez Domitie: il ne m'importe plus

Qui vous enrichissiez d'un si noble refus[ [287].1730

C'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre;

Et je serois à vous, si j'aimois comme une autre[ [288].

Adieu, Seigneur: je pars.

TITE.

Ah! Madame, arrêtez.

DOMITIAN.

Est-ce là donc pour moi l'effet de vos bontés,

Madame? Est-ce le prix de vous avoir servie? 1735

J'assure votre gloire, et vous m'ôtez la vie.

TITE.

Ne vous alarmez point: quoi que la Reine ait dit,

Domitie est à vous, si j'ai quelque crédit.

Madame, en ce refus un tel amour éclate,

Que j'aurois pour vous l'âme au dernier point ingrate,

Et mériterois mal ce qu'on a fait pour moi,

Si je portois ailleurs la main que je vous doi.

Tout est à vous: l'amour, l'honneur, Rome l'ordonne.

Un si noble refus n'enrichira personne,

J'en jure par l'espoir qui nous fut le plus doux:1745

Tout est à vous, Madame, et ne sera qu'à vous;

Et ce que mon amour doit à l'excès du vôtre

Ne deviendra jamais le partage d'une autre[ [289].

BÉRÉNICE.

Le mien vous auroit fait déjà ces beaux serments,

S'il n'eût craint d'inspirer de pareils sentiments:1750

Vous vous devez des fils, et des Césars à Rome,

Qui fassent à jamais revivre un si grand homme.

TITE.

Pour revivre en des fils nous n'en mourons pas moins,

Et vous mettez ma gloire au-dessus de ces soins.

Du levant au couchant, du More[ [290] jusqu'au Scythe,1755

Les peuples vanteront et Bérénice et Tite;

Et l'histoire à l'envi forcera l'avenir

D'en garder à jamais l'illustre souvenir[ [291].

Prince, après mon trépas soyez sûr de l'empire;

Prenez-y part en frère, attendant que j'expire.1760

Allons voir Domitie, et la fléchir pour vous.

Le premier rang dans Rome est pour elle assez doux;

Et je vais lui jurer qu'à moins que je périsse,

Elle seule y tiendra celui d'impératrice.

Est-ce là vous l'ôter?

DOMITIAN.

Ah! c'en est trop, Seigneur. 1765

TITE, à Bérénice.

Daignez contribuer à faire son bonheur,

Madame, et nous aider à mettre de cette âme

Toute l'ambition d'accord avec sa flamme.

BÉRÉNICE.

Allons, Seigneur: ma gloire en croîtra de moitié,

Si je puis remporter chez moi son amitié. 1770

TITE.

Ainsi pour mon hymen la fête préparée

Vous rendra cette foi qu'on vous avoit jurée,

Prince; et ce jour, pour vous[ [292] si noir, si rigoureux,

N'aura d'éclat ici que pour vous rendre heureux.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

PSYCHÉ
TRAGÉDIE-BALLET
1671

[ 278]