SCÈNE V.

COTYS, MANDANE.

MANDANE.

L'étrange contre-temps que prend sa belle humeur!1595

Et la froide galanterie

D'affecter par bravade à tourner son malheur

En importune raillerie!

Son cœur l'en désavoue, et murmurant tout bas....

COTYS.

Que cette belle humeur soit véritable ou feinte,1600

Tout ce qu'elle en prétend ne m'alarmeroit pas,

Si le pouvoir d'Agésilas

Ne me portoit dans l'âme une plus juste crainte.

Pourrez-vous l'aimer?

MANDANE.

Non.

COTYS.

Pourrez-vous l'épouser?

MANDANE.

Vous-même, dites-moi, puis-je m'en excuser?1605

Et quel bras, quel secours appeler à mon aide,

Lorsqu'un frère me donne, et qu'un amant me cède?

COTYS.

N'imputez point à crime une civilité

Qu'ici de général vouloit l'autorité.

MANDANE.

Souffrez-moi donc, Seigneur, la même déférence1610

Qu'ici de nos destins demande l'assurance.

COTYS.

Vous céder par dépit, et d'un ton menaçant

Faire voir qu'on pénètre au cœur du plus puissant,

Qu'on sait de ses refus la plus secrète cause,

Ce n'est pas tant céder l'objet de son amour,1615

Que presser un rival de paroître en plein jour,

Et montrer qu'à ses vœux hautement on s'oppose.

MANDANE.

Que sert de s'opposer aux vœux d'un tel rival,

Qui n'a qu'à nous protéger mal

Pour nous livrer à notre perte?1620

Seroit-il d'un grand cœur de chercher à périr,

Quand il voit une porte ouverte

A régner avec gloire aux dépens d'un soupir?

COTYS.

Ah! le change vous plaît[ [63].

MANDANE.

Non, Seigneur, je vous aime;

Mais je dois à mon frère, à ma gloire, à vous-même.

D'un rival si puissant si nous perdons l'appui,

Pourrons-nous du Persan nous défendre sans lui?

L'espoir d'un renouement de la vieille alliance

Flatte en vain votre amour et vos nouveaux desseins.

Si vous ne remettez sa proie entre ses mains,1630

Oserez-vous y prendre aucune confiance?

Quant à mon frère et moi, si les Dieux irrités

Nous font jamais rentrer dessous sa tyrannie,

Comme il nous traitera d'esclaves révoltés,

Le supplice l'attend, et moi l'ignominie.1635

C'est ce que je saurai prévenir par ma mort;

Mais jusque-là, Seigneur, permettez-moi de vivre,

Et que par un illustre et rigoureux effort,

Acceptant les malheurs où mon destin me livre,

Un sacrifice entier de mes vœux les plus doux1640

Fasse la sûreté de mon frère et de vous.

COTYS.

Cette sûreté malheureuse

A qui vous immolez votre amour et le mien

Peut-elle être si précieuse

Qu'il faille l'acheter de mon unique bien?1645

Et faut-il que l'amour garde tant de mesure

Avec des intérêts[ [64] qui lui font tant d'injure?

Laissez, laissez périr ce déplorable roi,

A qui ces intérêts dérobent votre foi.

Que sert que vous l'aimiez? et que fait votre flamme1650

Qu'augmenter son ardeur pour croître ses malheurs,

Si malgré le don de votre âme

Votre raison vous livre ailleurs?

Armez-vous de dédains; rendez, s'il est possible,

Votre perte pour lui moins grande ou moins sensible;1655

Et par pitié d'un cœur trop ardemment épris,

Éteignez-en la flamme à force de mépris.

MANDANE.

L'éteindre! Ah! se peut-il que vous m'ayez aimée?

COTYS.

Jamais si digne flamme en un cœur allumée....

MANDANE.

Non, non; vous m'en feriez des serments superflus:1660

Vouloir ne plus aimer, c'est déjà n'aimer plus;

Et qui peut n'aimer plus ne fut jamais capable

D'une passion véritable.

COTYS.

L'amour au désespoir peut-il encor charmer?

MANDANE.

L'amour au désespoir fait gloire encor d'aimer;1665

Il en fait de souffrir et souffre avec constance,

Voyant l'objet aimé partager la souffrance;

Il regarde ses maux comme un doux souvenir

De l'union des cœurs qui ne sauroit finir;

Et comme n'aimer plus quand l'espoir abandonne,1670

C'est aimer ses plaisirs et non pas la personne,

Il fuit cette bassesse, et s'affermit si bien,

Que toute sa douleur ne se reproche rien.

COTYS.

Quel indigne tourment, quel injuste supplice

Succède au doux espoir qui m'osoit tout offrir!1675

MANDANE.

Et moi, Seigneur, et moi, n'ai-je rien à souffrir?

Ou m'y condamne-t-on avec plus de justice?

Si vous perdez l'objet de votre passion,

Épousez-vous celui de votre aversion?

Attache-t-on vos jours à d'aussi rudes chaînes?1680

Et souffrez-vous enfin la moitié de mes peines?

Cependant mon amour aura tout son éclat

En dépit du supplice où je suis condamnée;

Et si notre tyran par maxime d'État

Ne s'interdit mon hyménée, 1685

Je veux qu'il ait la joie, en recevant ma main,

D'entendre que du cœur vous êtes souverain,

Et que les déplaisirs dont ma flamme est suivie

Ne cesseront qu'avec ma vie.

Allez, Seigneur, défendre aux vôtres de durer:1690

Ennuyez-vous de soupirer,

Craignez de trop souffrir, et trouvez en vous-même

L'art de ne plus aimer dès qu'on perd ce qu'on aime.

Je souffrirai pour vous, et ce nouveau malheur,

De tous mes maux le plus funeste, 1695

D'un trait assez perçant armera ma douleur

Pour trancher de mes jours le déplorable reste.

COTYS.

Que dites-vous, Madame? et par quel sentiment....

CLÉON[ [65].

Spitridate, Seigneur, et Lysander vous prient

De vouloir avec eux conférer un moment. 1700

MANDANE.

Allez, Seigneur, allez, puisqu'ils vous en convient.

Aimez, cédez, souffrez, ou voyez si les Dieux

Voudront vous inspirer quelque chose de mieux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.