SCÈNE VI.

JUPITER, VÉNUS, L'AMOUR, PSYCHÉ.

L'AMOUR.

Vous à qui seul tout est possible,

Père des Dieux, souverain des mortels, 1970

Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible,

Qui sans moi n'auroit point d'autels.

J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace,

Et perds menaces et soupirs.

Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs 1975

Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face,

Et que si Psyché perd le jour,

Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour.

Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches,

J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, 1980

Je laisserai languir la nature au tombeau;

Ou si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches

Avec ces pointes d'or qui me font obéir,

Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles,

Et ne décocherai sur elles 1985

Que des traits émoussés qui forcent à haïr,

Et qui ne font que des rebelles,

Des ingrates et des cruelles.

Par quelle tyrannique loi

Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes, 1990

Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes,

Si vous me défendez d'en faire une pour moi?

JUPITER.

Ma fille, sois-lui moins sévère.

Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains:

La Parque, au moindre mot, va suivre ta colère;1995

Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère,

Ou[ [349] redoute un courroux que moi-même je crains.

Veux-tu donner le monde en proie

A la haine, au désordre, à la confusion;

Et d'un dieu d'union, 2000

D'un dieu de douceurs et de joie,

Faire un dieu d'amertume et de division?

Considère ce que nous sommes,

Et si les passions doivent nous dominer:

Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, 2005

Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.

VÉNUS.

Je pardonne à ce fils rebelle.

Mais voulez-vous qu'il me soit reproché

Qu'une misérable mortelle,

L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, 2010

Sous ombre qu'elle est un peu belle,

Par un hymen dont je rougis

Souille mon alliance et le lit de mon fils?

JUPITER.

Eh bien! je la fais immortelle[ [350],

Afin d'y rendre tout égal.2015

VÉNUS.

Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle,

Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal.

Psyché, reprenez la lumière

Pour ne la reperdre jamais.

Jupiter a fait votre paix,2020

Et je quitte cette humeur fière

Qui s'opposoit à vos souhaits.

PSYCHÉ.

C'est donc vous, ô grande déesse,

VÉNUS.

Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 2025

Vivez, Vénus l'ordonne; aimez, elle y consent.

PSYCHÉ, à l'Amour.

Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!

L'AMOUR, à Psyché.

Je vous possède enfin, délices de mon âme!

JUPITER.

Venez, amants, venez aux cieux

Achever un si grand et si digne hyménée. 2030

Viens-y, belle Psyché, changer de destinée;

Viens prendre place au rang des Dieux.


Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.

Les divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour.

Apollon paroît le premier, et comme dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres dieux à se réjouir.

RÉCIT D'APOLLON.

Unissons-nous, troupe immortelle:

Le dieu d'amour devient heureux amant,

Et Vénus a repris sa douceur naturelle 2035

En faveur d'un fils si charmant:

Il va goûter en paix, après un long tourment,

Une felicité qui doit être éternelle.

(Toutes les divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour.)

Célébrons ce grand jour;

Célébrons tous une fête si belle; 2040

Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle,

Qu'ils fassent retentir le céleste séjour.

Chantons, répétons tour à tour

Qu'il n'est point d'âme si cruelle

Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 2045

APOLLON continue.

Le dieu qui nous engage

A lui faire la cour

Défend qu'on soit trop sage.

Les Plaisirs ont leur tour;

C'est leur plus doux usage 2050

Que de finir les soins du jour.

La nuit est le partage

Des Jeux et de l'Amour.

Ce seroit grand dommage

Qu'en ce charmant séjour 2055

On eût un cœur sauvage.

Les Plaisirs ont leur tour;

C'est leur plus doux usage

Que de finir les soins du jour.

La nuit est le partage 2060

Des Jeux et de l'Amour.

(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.)

CHANSON DES MUSES.

Gardez-vous, beautés sévères;

Les Amours font trop d'affaires;

Craignez toujours de vous laisser charmer.

Quand il faut que l'on soupire, 2065

Tout le mal n'est pas de s'enflammer:

Le martyre

De le dire

Coûte plus cent fois que d'aimer.

SECOND COUPLET DES MUSES.

On ne peut aimer sans peines; 2070

Il est peu de douces chaînes:

A tout moment on se sent alarmer.

Quand il faut que l'on soupire,

Tout le mal n'est pas de s'enflammer:

Le martyre2075

De le dire

Coûte plus cent fois que d'aimer.

(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.)

RÉCIT DE BACCHUS.

Si quelquefois,

Suivant nos douces lois,

La raison se perd et s'oublie, 2080

Ce que le vin nous cause de folie

Commence et finit en un jour;

Mais quand un cœur est enivré d'amour,

Souvent c'est pour toute la vie.

(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.)

RÉCIT DE MOME.

Je cherche à médire 2085

Sur la terre et dans les cieux,

Je soumets à ma satire

Les plus grands des Dieux.

Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne:

Il est le seul que j'épargne aujourd'hui. 2090

Il n'appartient qu'à lui

De n'épargner personne.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de deux Mænades et de deux Ægipans, qui suivent Bacchus.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins, qui suivent Mome et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête.

Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.

RÉCIT DE BACCHUS.

Admirons le jus de la treille;

Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits!

Il sert aux douceurs de la paix, 2095

Et dans la guerre il fait merveille;

Mais surtout pour les amours

Le vin est d'un grand secours.

RÉCIT DE MOME.

Folâtrons, divertissons-nous,

Raillons; nous ne saurions mieux faire: 2100

La raillerie est nécessaire

Dans les jeux les plus doux,

Sans la douceur que l'on goûte à médire,

On trouve peu de plaisirs sans ennui:

Rien n'est si plaisant que de rire, 2105

Quand on rit aux dépens d'autrui.

Plaisantons, ne pardonnons rien,

Rions, rien n'est plus à la mode:

On court péril d'être incommode

En disant trop de bien. 2110

Sans la douceur que l'on goûte à médire,

On trouve peu de plaisirs sans ennui:

Rien n'est si plaisant que de rire,

Quand on rit aux dépens d'autrui.

(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir, en prenant part aux divertissements.)

RÉCIT DE MARS.

Laissons en paix toute la terre, 2115

Cherchons de doux amusements;

Parmi les jeux les plus charmants

Mêlons l'image de la guerre.

ENTRÉE DE BALLET.

Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.

Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.

DERNIER CHŒUR.

Chantons les plaisirs charmants

Des heureux amants.2120

Que tout le ciel s'empresse

A leur faire sa cour.

Célébrons ce beau jour

Par mille doux chants d'allégresse;

Célébrons ce beau jour 2125

Par mille doux chants d'amour.

(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts; et ce dernier couplet se chantoit ainsi:)

Chantons les plaisirs charmants

Des heureux amants.

Répondez-nous, trompettes,

Timbales et tambours; 2130

Accordez-vous toujours

Avec le doux son des musettes;

Accordez-vous toujours

Avec le doux chant des amours.

FIN DE PSYCHÉ.

PULCHÉRIE
COMÉDIE HÉROÏQUE
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