XV
Vendredi 12 avril.
Toute la nuit ils ont chanté en battant du tambour, et, ce matin, sous un ciel obscurci de nuages, nous nous réveillons avec toutes nos têtes. Et même, comme complément de mouna, on nous apporte, au saut du lit, du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre.
Dix lieues d'étape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la pluie commence à tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de plaine à travers des champs d'orge et de colza, à travers des luzernes où paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux, on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'étaient ces huttes pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les Beni-Hassem; on sent que ces honnêtes Cherarbas sont beaucoup moins guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela devient une fatigue, à la longue, d'être obligé de se garer à chaque instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles des coups de fusil et affolent nos chevaux.
Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de la journée. L'ascension est pénible, sous une pluie torrentielle, par des séries de gorges étroites et sans vue, ensemencées de blé ou d'orge. Suivant l'usage du Maroc, nous piétinons sans remords toutes ces cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur des pentes souvent très raides, nous pataugeons dans une terre glaise, détrempée et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et s'y attache en patins énormes; à chaque pas nous nous sentons glisser; nos mules chargées tombent les unes après les autres, roulent avec nos tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrières de boue, dans des torrents improvisés qui grossissent de tous côtés sous cette pluie de déluge.
Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de leur territoire, et le chef de la région où nous sommes n'est pas venu à notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois, nous voici sans escorte, seuls.
Avec les mules abattues, avec les gens embourbés dans la terre glaise, notre colonne, à la débandade, a bien une lieue de long maintenant. Et que faire? où nous arrêter? où nous remiser? où trouver un abri quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, où il n'y a pas même une hutte où l'on consentirait à nous recevoir?
En cet état, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la nôtre: d'abord des cavaliers, et, derrière eux, des chameaux portant une quantité de femmes voilées et de bagages. C'est, paraît-il, le train de voyage d'un caïd d'une province éloignée, qui revient de faire visite au sultan. Ces gens-là sont, comme nous, en détresse dans la terre grasse et glissante.
Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa troupe. Il s'excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leurs chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr, dans sa maison, d'où ils seront conduits à Fez pour y être mis au supplice du sel, comme la loi le commande.
Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie, avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites vallées toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en détail ce supplice du sel, qui est de tradition fort ancienne.
Voici, c'est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l'intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu'à l'os. En étendant la paume, il fait ensuite bâiller le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de bœuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en sortiront jamais, que personne au monde n'aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n'y aura trêve à ses crispations ni à ses hurlements de douleur.—Mais le plus effroyable, à ce qu'il paraît, ne survient que quelques jours plus tard,—quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la fin est proche: les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs...
Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D'abord je leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein moyen âge, et Dieu sait si notre moyen âge européen avait l'imagination inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de même que tous les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de sensibilité nerveuse, et, comme d'ailleurs ils dédaignent absolument la mort, notre simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à fait anodin qui n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont si longs et les routes nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu à réfléchir aux pirates des montagnes.
A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chaîne et, dans une éclaircie entre deux grains, la plaine d'au delà nous apparaît en profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais merveilleusement fertile et très cultivée; une sorte de cirque intérieur, bordé là-bas de montagnes où il nous faudra camper demain soir et qui sont beaucoup plus élevées que celles que nous venons de gravir.
A mi-côte, sur le versant où nous allons maintenant descendre, un village est perché: une centaine de huttes de chaume avec clôtures de cactus, groupées autour d'une vieille construction mauresque qui est en même temps la citadelle et la demeure du caïd. Pas plus d'arbres que précédemment, dans cette nouvelle région; rien que les oliviers et les orangers d'un jardin mystérieux qu'enferment les murs de la petite forteresse.
Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus, à vol d'oiseau; aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une place où se promènent en ce moment des femmes voilées, en robes blanches ou roses, qui lèvent la tête pour nous regarder venir.
Après une descente rapide et dangereuse sur des roches éboulées, nous nous arrêtons pour la nuit près des murs de ce jardin, dans une espèce de champ de foire qui sert à toutes les caravanes de passage. L'herbe, haute et grossière, y est foulée, salie, empestée de vermine, avec les débris des poulets et des couscouss qu'on a mangés, et avec de grands cercles noirs laissés par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu un campement souillé de cette manière.
Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres, moins exercés sans doute à ce métier-là qu'à couper des têtes. L'une après l'autre, et bien après nous, arrivent nos tentes mouillées, qu'on dresse péniblement par un vent terrible. Séance tenante, on donne la bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs bêtes. Nos provisions arrivent les dernières, sur de pauvres mules qui sont tombées vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du soir, mourant de faim, nous déjeunons avec des choses froides, trempées de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques, tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos quartiers, nous criant toutes sortes de malédictions et d'injures. Nous demandons du bois pour nous sécher un peu, mais il n'en existe pas dans la région, qui est complètement dépourvue même de branchages; on nous apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent de grandes flammes, de grandes fumées, et peu de chaleur.
Campés à mi-montagne, séparés par une haie d'aloès d'une effroyable descente à pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons à nos pieds l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus tracé par le piétinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une vraie route; il s'anime aussi davantage à mesure que nous approchons de la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrêmes d'atmosphère, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un observatoire, de longs défilés de cavaliers, de piétons en burnous, de chameaux et d'ânons chargés de marchandises; tout cela en infiniment petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand vide bleuâtre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte après la Mecque, où viennent étudier les prêtres de tous les points de l'Afrique; c'est aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du nord avec l'Europe, et par Tafilet et le désert avec le Soudan noir jusqu'à Tombouctou et à la Sénégambie.
Et toute cette activité n'a rien à voir avec la nôtre, s'exerce comme il y a mille ans, par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues.