XVIII

Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent très africaines cette fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes d'ocre, des bruns dorés, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et désertes, défilent lentement, tapissées de jujubiers épineux, de broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des étendues dévorées de lumière, nous apercevons des douars de Bédouins nomades, cerclés de tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches d'un brun presque noir. Et l'air surchauffé tremblote partout, miroite comme une eau dont un vent léger agiterait la surface.


Après la halte de midi, nous traversons une vallée cultivée: des champs d'orge d'un vert d'émeraude, luisants de soleil et piqués de coquelicots rouges.

Comme nous n'avons rencontré depuis le matin que des solitudes, nous cherchons des yeux où peuvent habiter les gens qui ont ensemencé cette terre... Dans un recoin nous découvrons leur village qui semble à moitié fantastique: trois grands rochers noirs, pointus comme des flèches gothiques, sont debout à côté les uns des autres, absolument invraisemblables au milieu d'une prairie de velours vert; chacun d'eux est couronné d'un nid de cigogne; un mur en terre battue les entoure à leur base, tous trois ensemble, et, sur leurs flancs, une douzaine de petites maisonnettes lilliputiennes sont accrochées à différentes hauteurs.

Il paraît n'y avoir personne dans ce singulier village, que gardent seulement les trois cigognes, immobiles au sommet des trois rochers; aux environs, rien que le silence et l'accablement d'un midi d'été...


Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s'ouvre une fois de plus devant nous: une nouvelle mer d'herbages tout unie, une mer verte et jaune d'orges et de fenouils en fleur;—la plaine de Fez!—Au loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes blanches, tout étincelantes de neiges...

Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor au théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît...

Ce n'est d'abord qu'une ligne blanche, blanche comme la neige de l'Atlas, que des mirages incessants déforment et agitent comme une chose sans consistance: les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs blanchis à la chaux, qui amènent l'eau dans les jardins du sultan.

Puis, le même pan de montagne, s'écartant toujours, commence à nous découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et c'est une surprise pour nous de voir Fez d'une teinte si sombre au milieu d'une plaine si verte, quand nous nous l'étions imaginée toute blanche au milieu des sables. Elle a l'air étonnamment triste, il est vrai; mais, vue de si loin, entourée de ces fraîches cultures, on a peine à croire que c'est bien là l'impénétrable ville sainte, et notre attente en est presque déçue... Pourtant, peu à peu, on se sent impressionné par le calme des alentours; on a conscience qu'un sommeil étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n'a à ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que des sentiers d'herbes où passent lentement de silencieuses caravanes...

Nous campons, pour la dernière fois, dans un lieu appelé Ansala-Faradji, à une demi-heure des grands murs crénelés.

Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les troupes, la population, y compris les femmes, ont reçu l'ordre de se porter en masse à notre rencontre.